— Une page de Schumann alors.

J'ouvris le cahier : elle attaqua les premières mesures du Souvenir. Et ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois de la musique ; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.

Oh! ce motif du Souvenir! Après quatre années écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains, l'expression changeante de son visage. Le Souvenir! C'est au début comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient ; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement modulée, plane un moment, immobile ; le sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.

— N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré ; et elle relevait la tête.

Ses yeux étaient humides ; les miens avaient peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.

Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la virtuosité seule s'employait, le motif du Souvenir persistait en moi et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux sensibilités.

Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la dernière mesure.

Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la pianiste.

— Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.

— Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A vous voir, on ne dirait jamais… Les bobèches en tremblaient tout à l'heure…