— Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église médiocre ; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai heureux de vous la montrer…
— Et tant d'autres belles choses avec… un vrai musée, soulignait le garde général.
Mais l'archéologue se récriait.
— Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non ; le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à ces minuties.
Je le constatai dès le lendemain ; André Lavernose avait raison d'être modeste pour ses bibelots : cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies, avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir toujours vécu.
C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès : une façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore à chaque angle des amorces de tourelles… Là fleurissaient, sous la garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les tournesols, les coquelourdes… Détail précieux, les mêmes fleurs avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre bleu de la porte d'entrée ; il s'épanouissait en écusson au centre des cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts… Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième, entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne.
André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes ; il m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point ; mais des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens.
Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes, avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M. Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses et naïves tout ensemble ; mais la passion qu'il mettait à la développer suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal : Luz, Isaby, Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour lui comme des portiques de bonheur.
— Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent…
— Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours…