Marc, cependant, commentait ces spectacles ; il déterminait l'âge des ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de ce qui se passait entre Thérèse et moi ; il nous observait à la dérobée, il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il cherchait à résoudre ; mais ce n'était pas un problème comme les autres. Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.

L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je continuai de rêver. Je planais ; la presque certitude d'être aimé me soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla, descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient, étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles tombèrent ; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres et aux délices d'une passion sans espoir.

Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie, l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient, suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes :

Ces hautes montagnes

Si hautes, si hautes,

M'empêchent de voir

Où sont mes amours.

Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à ma manière : Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir ; ouvre-toi, jardin mystérieux de la félicité!

La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor ; c'était comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand même : va, il est trop tard, pensais-je ; ton heure est venue ; tu n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal en me frappant.

XVIII