La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui ; j'énumérais de récentes catastrophes.

Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un état.

— Vieux, soit, répliquais-je ; cependant je suis déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer.

— A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà étudiant!

Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce premier avantage.

— Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un peu lourde.

Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla la première.

— Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir.

Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à passer.

Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de visites.