Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les promeneurs en même temps ralentissaient le pas ; des groupes s'arrêtaient ; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive. Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata l'introduction de Carmen, et le rêve aussitôt jeta son décor d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit ; les colorations espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain ; reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés ; des appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les résistances, tandis qu'en une plainte haletante, — tel l'éclair rouge d'un coup de poignard asséné par le destin, — la tragédie se déchaînait, le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait. Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville, porter aux cœurs troublés la suggestion de l'amour.
Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et des rires montait de nouveau, confuse.
Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José ; plus coupable déserteur, transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous assigné par la passion.
Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite servante était à vêpres ; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.
— Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis ; vous auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!
Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait ; et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler, tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse était en train de m'oublier.
— Cyprienne vous avait annoncé ; nous vous espérions depuis huit jours, me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!
— Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage ; mais Thérèse avait ouvert une porte intérieure ; j'étais en présence de Mme Romée.
— M. Lavernose, annonça Thérèse.
La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête, majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où l'aménité se faisait condescendante.