J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.

— Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures? Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même vie qu'à Argelès… Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout, continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi : une course d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse. Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.

Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations d'étudiant ; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes ; le spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait présenté : des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique, avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades. Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.

En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre société que celle des arbres des promenades publiques : des ormeaux du Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs ; la corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc. J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.

La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.

Le silence régnait aussitôt ; le rêve un moment interrompu reprenait son essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible d'un renoncement accepté ; accordée à Chopin elle signifiait au contraire le progrès de la passion en lutte avec le devoir.

A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait toute dans cette illusion d'une heure.

XXVIII

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous. Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je n'avais eu en tout qu'une lettre : quelques lignes ingénues tracées d'une main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure ; je faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous, je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos de ma femme et l'honneur de mon amie.

Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser l'attrait qui la rapprochait de moi ; elle négligeait la grimace de froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi ; elle livrait Marc aux taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard ; Marc boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.