— Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?
— M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était là ; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.
— Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser sans la permission de ce monsieur!
Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne fût-ce que pour le contredire ; sans lui Julien était comme infirme ; la plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale. L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux, l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait pas se passer de son affection.
Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il y reste!
Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.
— Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.
— Au saut du lit! se moqua Mme Romée ; dans ce cas, cher monsieur, le mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.
Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il avait à me dire, et le délai lui avait paru long.
— C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.