L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider : les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre. Joueurs de golf, alpinistes, demoiselles peintres, les ladies and gentlemen de la colonie anglaise étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue, résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective des longs mois d'hiver.
Il était temps de partir.
Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa compagnie le passage du train.
La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.
Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la musique si changée des ruisseaux près de nous, — chantonnement léger quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, — faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page commencée…
Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour convertir un paresseux!
Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.
— Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion! Il se tut un moment, puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.
— Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.
— Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!