Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle, qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était probable, je me décidais à changer de logement.
En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au penchant de la colline.
Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur ; les fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble, épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier. Un clin d'œil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret, la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire : C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton ; c'est vous qui cueillerez les roses!
Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect : des capitonnages économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes ; et le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile.
J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage.
Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en hommage devant la photographie de l'aimée ; tout était prêt ; Thérèse pouvait venir.
XXXV
Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.
Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi ; il m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas battre en retraite.
Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.