—Ne t'ai-je pas dit, répliqua François d'un ton de mauvaise humeur, que j'avais été chassé de la fabrique? À quoi donc me servirait l'amour du travail puisque je n'ai plus d'ouvrage?

—Il y a à Mulhouse d'autres fabriques que celles où tu travaillais, et avec de la bonne volonté tu trouverais à t'employer.

—Oui, que j'aille de porte en porte demander si on a besoin de moi, n'est-ce pas? c'est glorieux ce métier-là.

—Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charité du passant? Mais puisque ces démarches te coûtent, je t'en épargnerai l'ennui. Demain matin je parlerai à M. Kartmann, et peut-être consentira-t-il à t'admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il?

—Il faut bien que ça me convienne.

Frédéric ne voulut pas prolonger un tête-à-tête pénible; d'ailleurs, François avait l'air fatigué, il l'engagea à rentrer dans la chambre d'Odile.

Celle-ci témoigna d'une manière peu gracieuse au vagabond l'étonnement que lui faisait éprouver son retour, et l'engagea à chercher un asile ailleurs; mais Frédéric intercéda pour son frère, et obtint de la bonne femme Ridler la permission de lui donner la moitié de son lit et de son souper.

Ainsi, François sentait déjà l'influence de Frédéric s'étendre sur lui comme une protection.

La nuit qui suivit le retour du déserteur fut bien différente pour les deux frères; l'aîné dormit tranquillement, s'inquiétant peu du lendemain, tandis que le sommeil de Frédéric fut troublé par mille inquiètes pensées. Il songeait avec effroi à la manière dont M. Kartmann accueillerait sa demande.

Le lendemain matin il se rendit avec François chez son chef et lui expliqua d'une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu cacher la mauvaise conduite de son frère; mais quand M. Kartmann lui demanda pourquoi il avait quitté l'atelier où il travaillait, il avoua tout, car il ne savait pas mentir.