—Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.

—Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point soupçonner légèrement.

—Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.

Il se pourrait!

—J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins une[5].

[ [5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme reçu, l'autre au percepteur comme livre de recette.

—Mais pour la taxe en argent?

—Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.

—Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.

—On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.