Voici la lettre que Jehan écrivait au vieux Thomas.
«Cher et honoré père,
«Vous êtes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous avez appris ma fuite de chez maître Laurent. On n'aura pas manqué d'en parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilité; mais je n'ai fui, mon père, que pour éviter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que j'étais un homme racheté comme lui avec le sang du Christ, et il voulait me traiter comme l'intendant de Rillé. Je l'ai quitté afin de ne pas lever la main contre celui dont j'avais mangé le pain.
«Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout être qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre aiguillon que le devoir.
«Je suis aujourd'hui à Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup, mon père, et cependant il ne peut vous dire la centième partie de ce qu'il contient.
«Paris est une ville où les maisons sont entassées comme les pierres dans la carrière, où les palais, les cathédrales, les châteaux-forts sont semés aussi nombreux que les bluets dans vos blés. Là il y a comme deux cités séparées par la Seine: d'un côté tout est vêtu de noir, tout parle, gesticule, étudie; c'est le quartier des écoles! de l'autre sont les habits éclatants, les chaperons de mille couleurs, les litières et les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie!
«Quoique la ville soit pavée, les pauvres seuls la parcourent à pied. Les marchands font leurs affaires à cheval, les médecins visitent leurs malades à cheval, les moines mêmes prêchent à cheval. Il n'y a que les conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.
«Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit, celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des roues ferrées.
«Du reste, vous pourrez encore peut-être, à force d'imagination, vous figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir avec ses mille lanternes allumées devant les niches des saints, ses troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine sous ses immenses ponts! Puis à minuit toutes les cloches sonnent à la fois, les cierges se rallument dans les églises, les prêtres y accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu'à matines où le branle reprend, et où l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de chœur: les messes commencent; les prêtres vont dans les cimetières, à la lueur des torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts; enfin le jour se lève, et alors le bruit de la ville qui se réveille couvre tous les autres bruits.
«Hier j'ai vu dîner le roi; le repas se composait de volailles, d'œufs, de porc, et de beaucoup de pâtisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui faisait envie à voir, c'était le dessert. Un bourgeois qui se trouvait près de moi m'en a nommé tous les plats. Il y avait des confitures servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis, de l'écorce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi prenait son gobelet, un huissier criait: