Le comte Raoul, voulant user de représailles, convoqua ses vassaux; et Jehan, qui venait de perdre son père, se rendit en armes au lieu indiqué.

Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaça sous le commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donné ses instructions secrètes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces troupes, et au moment où nous reprenons notre récit, il se dirigeait avec elle vers Clairai.

Les vassaux de messire Raoul marchaient en désordre, jetant de tous côtés des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embûche et se demandant tout bas quel était le but de leur expédition. Jehan, qui allait derrière, fut tout à coup accosté par un pêcheur de l'étang de Rillé, qui, en qualité de vassal et fermier du comte, avait aussi été forcé de marcher.

—Eh bien, demanda-t-il à voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de nous?

—Rien de bon, sans doute, répondit Jehan.

—J'ai idée que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de Vaujour a traité nos villages.

—Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? répliqua Jehan.

—C'est la vérité, garçon, reprit le pêcheur; mais qu'y faire? Le vassal est obligé de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.

—Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lâche et félon, car il n'est point maître de sa haine; sur un signe, sur un mot, son voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache pourquoi! Il faut qu'il épouse toutes les colères de son maître, qu'il frappe où celui-ci ordonne de frapper!

—Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de Vaujour, fit observer le pêcheur.