—Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32] mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.

L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait quitté.

Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà repris possession d'elle-même.

—Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez point. Allez!

Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.

Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites pouvaient être dangereuses.

Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.

C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.


III.