Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous jette dans le dévouement.
Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses projets.
Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise, qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la bibliothèque, et prêta l'oreille.
Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent.
—Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.
—Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.
—Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?
Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta.
—A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont été envoyés dernièrement de province?