«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où le mari trompé demandait la condamnation ou le sang du séducteur; aujourd'hui, il se contente de sa bourse. La trahison d'une femme est un désagrément compensé par les profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les revenus qui en proviennent sont comme des héritages indirects dont l'opulence rachète l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps à la femme qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de consolation, loin de lapider l'épouse adultère, ils lui eussent élevé une statue à côté de celle du veau d'or. Les infidélités matrimoniales ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmétique. A chaque nouvelle découverte, le mari achète une ferme avec son accident, ou place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans bruit, par simple jugement de première instance. On dit: Monsieur *** a été primé, comme on dirait qu'il a été nommé marguillier ou caporal de la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune peine, et réaliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain après la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour être juste, du reste, il faut dire que nous tenons ce procédé de l'Angleterre, et que notre civilisation l'a seulement perfectionné.»
Les portes de l'Institut étaient gardées par une compagnie de gardes nationaux. C'était la première fois que Maurice apercevait cette milice urbaine, et il fut frappé de sa tenue.
On l'avait gratifiée des armes et des uniformes reconnus trop incommodes pour l'armée, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes. Chaque grenadier citoyen portait un bonnet à poil de trois pieds pour se défendre des coups de soleil, une paire de bottes à l'écuyère, destinées à le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la pâte de guimauve ou des bâtons de sucre d'orge. A la place du sabre pendait un étui à lunettes.
«Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire, comme le prouvent les décorations de ceux qui en font partie. Vous trouveriez à peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix, encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos libertés, bien qu'il lui soit défendu d'avoir une opinion sous les armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une légitime carrière à des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se satisfaire. Tel droguiste patenté mourrait vierge de toute fonction publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en second; tel charcutier vendrait son fonds, privé de toute distinction sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois décorations. La garde urbaine profite en outre à plusieurs industries nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc d'Espagne et de papier à dérouiller; elle entretient une population flottante d'enrhumés, de rhumatismants, de courbaturés, qui profite aux médecins et aux fabriques de réglisse; elle conserve enfin, dans le pays, un esprit militaire d'autant plus précieux à entretenir que l'on est décidé à ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les citoyens armés, ils sont trop évidents et trop nombreux pour que j'aie besoin de vous les énumérer. Ils défendent d'abord toutes les portes, déjà défendues par la police ou l'armée; ils gardent les monuments publics, en dedans des grilles fermées; ils parcourent la ville chargés de leur caisson, de leur bonnet à poil, de leurs bottes à l'écuyère et de leur tromblon, afin d'arrêter à la course les voleurs, chargés de leur seule malice; ils servent enfin à orner de leurs bataillons les fêtes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre tour à tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement.»
Les deux époux trouvèrent l'Institut de Sans-Pair établi dans une salle circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque académicien portait un caleçon brodé d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une épée suspendue à un ceinturon d'immortelles.
On commença par la réception d'un membre récemment admis à l'Académie du beau langage. Blaguefort apprit à Maurice que les nominations étaient le résultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donné, faisait le plus grand nombre de visites, était préféré à ses concurrents; d'où il résultait que le titre le plus sûr pour réussir n'était point un beau livre, mais un bon équipage. Aussi le récipiendaire l'avait-il emporté sans peine. C'était un grand seigneur, dont les œuvres complètes se composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et d'un madrigal.
Le secrétaire perpétuel, chargé d'expliquer pourquoi il se trouvait académicien, rappela la célébrité d'un de ses ancêtres, qui avait été général de cavalerie. Le grand seigneur répondit par l'éloge de son prédécesseur, contre lequel étaient faites ses deux chansons; puis on passa à la distribution des prix de vertu, appelés, selon un antique usage, prix Montyon.
Le rapporteur commença par expliquer à l'auditoire ce nom, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se composait primitivement de mont, hauteur, et de ione, pierre précieuse, d'où l'on avait fait mont-ione, et par corruption mont-yon, expression symbolique que l'on pouvait traduire par montagne précieuse, la vertu étant, en effet, ce qu'il y a de plus précieux et de plus élevé.
Vint ensuite le rapport sur les candidats couronnés par l'Académie. Le premier était un homme dont toute l'occupation avait été de secourir les pauvres de sa paroisse. Après les avoir habillés et nourris pendant vingt années, il se trouvait lui-même sans pain et sans vêtements. L'Académie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnommé le saint Vincent de Paul de la république des Intérêts-Unis, lui accorda, à titre d'encouragement, trois livres de chocolat de santé et un caleçon d'honneur.
Le second candidat était un ouvrier qui, en sauvant une famille à travers les flammes, avait eu la tête broyée sous une poutre et venait d'être trépané. On le compara à Mucius Scévola, et on le gratifia d'un bonnet de coton orné d'une couronne de lauriers.