[20] Voyez Le Chemin le plus court (J. Janin).
«Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pièces de M. Scribe, et l'on pouvait ainsi les léguer sans testament; usage évidemment adopté par suite de la légitime terreur qu'inspiraient les notaires.
«Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant à ses habitudes extérieures, nous ne les trouverons ni moins singulières, ni moins variées. Le costume surtout offrait d'étranges disparates. Tandis que les députés paraissaient à la tribune sans autre vêtement qu'un manteau, comme le prouve le tombeau du général Foy, les chefs militaires portaient, même à pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes à l'écuyère, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du général Mortier. Il y a même lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revêtus d'une cuirasse, car l'auteur des Méditations dit positivement, en parlant de l'empereur Napoléon:
Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
«Ce qui fait nécessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise dont parle Béranger n'était sans doute que son costume de petite tenue.
«Les statues colossales trouvées parmi les décombres de l'ancienne place de la Concorde, et représentant, comme nous l'avons prouvé ailleurs, les princesses du sang royal, indiquent également le costume des femmes. Il était évidemment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie comme une des affections les plus communes chez les Françaises du dix-neuvième siècle.
«Le peu d'accord des costumes adoptés dans les différents monuments de l'art français prouve d'ailleurs jusqu'à l'évidence que le vêtement variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers à grands talons, tandis que sa statue équestre nous le représente sans autre vêtement que sa perruque, d'où l'on doit nécessairement conclure que les rois de France ne gardaient que cette dernière lorsqu'ils montaient à cheval.
«Quant à la science et aux arts mécaniques, si l'on en juge par les monuments échappés à la destruction, les Français du dix-neuvième siècle en étaient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en effet que, pour avoir réussi à relever un obélisque dressé par les Égyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver sur le socle une inscription triomphale, comme s'il eût accompli une œuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'étaient composées que de trirèmes, ainsi que le prouve la médaille frappée en commémoration de la victoire de Navarin.
«Un débris de borne-fontaine récemment recueilli offre pourtant, en bas-relief, la représentation d'un vaisseau particulier. Il est surmonté de quatre mâts, dont l'un est planté hors de l'axe du navire, et porte le beaupré à l'arrière, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit, le fait ressembler à un cheval bridé par la queue. Le vent enfle sa voile vers la poupe, ce qui ne l'empêche pas de fendre l'onde avec la proue, à peu près comme une brouette qui marcherait en avant à mesure qu'on la pousserait en arrière!
«Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire à toutes les lois de la statique eût été gravé sur un monument public, si la France du dix-neuvième siècle eût connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas lui-même; quand la science l'éclaire, il ne laisse pas imprimer sur le fer et sur le granit de faux témoignages de son ignorance, surtout quand il a un ministère des travaux publics, un préfet de la Seine et un directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine, sans doute trop occupé des navires qui flottaient sur l'eau salée pour songer à ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.