—C'est elle! répéta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie tout armée de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modelée dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts.
—Cependant, fit observer Prétorien avec hésitation, il me semble qu'il reste encore beaucoup à faire…
—Pour mes élèves, acheva Illustrandini; oui, la partie de métier: les bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'idée a été trouvée? Tout est dans l'idée. La déesse, appuyée d'une main sur sa lance, présente de l'autre une branche d'olivier. Voilà la statue, le reste n'est que du détail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste. Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve à vos yeux sera tombé, et vous la verrez dans sa divinité.»
Prétorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet, qui occupait, parmi les peintres, le même rang qu'Illustrandini parmi les sculpteurs.
Seulement le sien n'avait rien de poétique ni de solennel, loin de là; Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour, donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux; c'était un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il jouait au billard, avec une facilité leste et insoucieuse. Aussi essayait-il indifféremment tous les genres; l'art, pour lui, n'était point une préférence, mais une profession. Il inscrivait sur un livre-journal les commandes qui lui étaient faites et les exécutait par numéro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait atteindre l'âge de cent douze ans, et qu'il aurait alors exécuté 745 kilomètres de peinture de tout genre.
Il avait, du reste, réussi à rendre plus rapide le travail des grandes toiles destinées au Panthéon de Sans-Pair, en les peignant sur une locomotive et armé d'une perche à quatre pinceaux. Pour les moindres tableaux, il se contentait d'un appareil ingénieux qui lui permettait d'en exécuter cinq en même temps.
Il reçut nos visiteurs sans se déranger, donnant pour excuse les huit tableaux qu'il devait livrer le soir même, et continua d'en peindre trois, tout en causant.
Maurice voulut connaître ses idées sur la peinture; M. Prestet les lui indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.
«La peinture, dit-il, est l'art de représenter tout ce qu'indiquent les programmes, à la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille. On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vêtues; une machine ingénieuse, vous dessinez un métier d'où sort une paire de chaussettes. Si chacun reconnaît la chose sans inscription, vous pouvez dire comme le vieil Italien: «Moi aussi je suis peintre»; et la preuve que vous l'êtes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parlé de mélodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie! Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de manière à ce que le ministre des beaux-arts lui-même puisse reconnaître qu'un fagot n'est pas un conseiller d'État! Tout le reste est de la poésie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin.»
Maurice demanda ce que c'était que Grelotin.