Milord Cant méritait à tous égards cette royauté: il entretenait les plus beaux équipages et les maîtresses les plus dispendieuses, tenait les plus forts paris et se montrait partout où il n'y avait rien d'utile a faire. On eût en vain cherché dans sa vie un trait de dévouement, un élan de sympathie, une heure de nobles efforts. Milord Cant n'avait jamais dévié de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard, non de la volonté; de ce qui est en dehors de nous, jamais de nous-mêmes. Pour lui, le but n'était point vivre, mais paraître; sa loi n'était pas le bien, mais la convenance. Pauvre égoïsme gonflé de vanité, qui jouait dans le monde le rôle de ces colosses brodés d'or que l'on place à la tête des régiments, les jours de revue, pour l'admiration des vieilles femmes et des enfants!

Au moment où Prétorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il réussit à y maintenir au moyen d'une contraction particulière. La corne d'ivoire passait à Sans-Pair pour le symbole de la suprême élégance; elle avait renchéri sur le lorgnon. Après avoir trouvé du bon ton d'être myope, on avait trouvé de meilleur ton d'être sourd. C'était une preuve d'inutilité de plus.

Milord Cant avait, en outre, laissé croître ses ongles, à l'exemple des Chinois, afin de constater son oisiveté. Il portait un vêtement de toile de chanvre, qui, vu la rareté de cette dernière production, était un objet de luxe, et, au lieu de diamants, devenus ridicules depuis qu'on les fabriquait comme du verre, des boutons de pierres à fusil, dont toutes les femmes admiraient la beauté.

Le journaliste et lui se saluèrent comme deux rois, dont l'un a conquis sa couronne et dont l'autre l'a reçue; Prétorien avec une ironie voilée, milord Cant avec une légèreté un peu dédaigneuse.

Quant à madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice; elle les fit asseoir près d'elle, voulut entendre leur histoire, et parut plus émerveillée du souhait qu'ils avaient formé que de le voir accompli.

«Connaître l'avenir du monde! s'écria-t-elle; et vous avez, pour cela, franchi tant de siècles! Que nous importe l'avenir à nous qui n'avons que le présent? que nous sont les hommes qui viendront après nous? avons-nous donc d'autre intérêt que ce que nous pouvons voir et sentir? L'avenir, c'est l'inconnu, et l'inconnu, c'est le vide.

—Non pas pour ceux qui espèrent, dit Maurice. L'inconnu, c'est le champ où sont semés nos rêves, où nous les voyons germer, croître et fleurir. Et qui voudrait vivre sans ce bénéfice de l'incertitude accordée à notre misère? que serait la vie sans les horizons fuyants et sans les nuées qui embrument son lointain? Privée de l'inconnu, l'âme serait prisonnière comme le regard qu'arrêtent les murs d'un cachot; ses ailes oublieraient à voler. Ah! n'éprouvez-vous donc point cette impatience qui fait regarder par-dessus chaque jour ce qui doit venir ensuite? N'avez-vous point la soif de connaître, l'aspiration vers l'infini, cette horreur du doute qui crie sans cesse: «En avant!» Aimez-vous autant aujourd'hui que demain? A quoi pensez-vous donc, enfin, quand vous êtes seule et que vous regardez le ciel?

—A quoi elle pense? interrompit Banqman en éclatant de rire; pardieu! elle pense au temps qu'il fera.

—Moi, je me rappelle les séances auxquelles je dois me trouver, ajouta Le Doux.

—Moi, les visites à faire, reprit milord Cant.