«Le corsetier est grand!…»
Quant à Marthe, qui n'était point dans le secret, elle crut voir ce qu'elle voyait, et admira!
Madame Atout n'avait rien négligé pour faire valoir des beautés qui sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche, laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse élégance. Le visage maigre et tiré contrastait bien avec cette riche nature; mais le teint en était si blanc! les lèvres si fraîches! les cheveux si noirs et si soyeux! Puis la richesse des ornements détournait l'attention. Madame Atout portait sur la tête l'imitation, en petit, d'une machine à fabriquer les queues de bouton, autrefois inventée par son père, et aux deux bras les modèles d'une roue de tournebroche modifiée par son grand-oncle, et d'un cercle de chaudière perfectionné par son frère aîné. Maurice apprit plus tard que c'étaient autant d'armoiries parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronnée de lauriers et encadrée dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un médaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme qu'elle avait reçue en mariage; on y lisait gravé en lettres d'or:
Trois millions de dot.—Séparée de biens!
Maurice comprit sur-le-champ la déférence de l'académicien pour la femme-corset.
La présentation fut faite à milady Ennui, qui lorgna les deux ressuscités avec une curiosité nonchalante, leur adressa une vingtaine de questions dont elle n'attendit pas les réponses, puis déclara tout à coup qu'elle voulait déjeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux une promenade à la grande avenue des cheminées.
En sortant de table, M. Atout conduisit ses hôtes et milady Ennui sur la terrasse de son hôtel, où ils trouvèrent une calèche aérostatique, dans laquelle ils montèrent: car, à Sans-Pair, les principaux moyens de communication avaient été établis, pour plus de commodité, à travers l'espace autrefois abandonné au vent et aux hirondelles. Les rues étaient presque exclusivement laissées aux piétons. On voyait les fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ailés, courir et se croiser dans tous les sens; l'éther, enfin conquis, était devenu un nouveau champ pour l'activité humaine. Ici, des débardeurs aéronautes dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'électricité; là, des chiffonniers aériens glanaient les épaves égarées dans l'espace; plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds ou les fumées flottantes, tandis qu'à leur côté quelque honnête bourgeois, abrité par deux nuées, essayait de prendre à la ligne les oiseaux de passage.
Après avoir traversé les plaines de l'air, la calèche abaissa son vol vers une sorte d'avenue formée par les cheminées des plus hauts édifices. C'était le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute l'aristocratie élégante s'y donnait rendez-vous.
L'académicien montra successivement à ses deux hôtes les équipages des beautés en vogue, des célébrités à la mode, des banquiers les plus millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur leurs aérostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudées aux balcons des terrasses.
Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la variété des physionomies de cette société d'élite. On retrouvait, chez les uns, les traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les autres, celles de l'Américain au front fuyant. Il y avait des traits de Malais olivâtres et de nègres frisés comme les fourrures d'astracan. On trouvait même quelques Caucasiens portant, selon les règles établies pour leur race, l'angle facial ouvert à quatre-vingts degrés et le nez long… à moins qu'ils ne fussent camus!