M. Atout jeta un regard de côté, comme s'il eût souhaité la mieux connaître.

«Ne point être repoussé par le dégoût, par le mépris!» acheva la femme-corset.

Dans ce moment, madame Facile passa près de la calèche. L'air, agité par son vol, apporta jusqu'à M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied nu faillit l'effleurer.

«C'est scandaleux! s'écria milady.

—Scandaleux! répéta l'académicien, qui frémissait encore, et poursuivait d'un œil avide la voluptueuse vision.

—Partons! reprit la première, indignée.

—Partons!» répliqua le second en soupirant.

La calèche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela le fils qu'elle avait en nourrice et déclara qu'elle voulait le voir.

Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mère avait devancé chez elle la maternité. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, à peine l'avait-elle pressé sur son cœur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport caressant. Elle l'appuyait à son épaule, posait une joue sur sa petite tête bouclée, le berçait en chantant; et, si l'enfant, cédant à ses caresses, s'endormait, elle-même fermait bientôt les yeux, et, le cœur gonflé d'une joyeuse illusion, rêvait qu'elle était sa mère!

Que de fois cette hallucination l'avait subjuguée! Que de fois elle avait vu, dans ces songes éveillés, toutes les fantaisies de son espérance se traduire en vivantes images! C'était d'abord l'enfant folâtre pendu à l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chèvre docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire déjà découronnée des grâces du premier âge, sans que celles du second fussent encore écloses; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrêtait rêveuse aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets arrachés à cette rêverie! que de traces de larmes découvertes sous un baiser! que de consolations données et reçues! Charmant retour d'émotions oubliées! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie décline en nous, si elle renaît dans notre second nous-même? Qui hérite de notre sang et de notre âme ne doit-il pas hériter de notre bonheur? Laisse le soleil à qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse, la fille que tu as nourrie et formée, heureuse sans toi, heureuse par un autre! Dans la succession des êtres, hélas! l'ingratitude est la dette héréditaire; nos pères sont vengés par nos enfants! Eh bien! accepte la nouvelle place qui t'est donnée: tu étais la reine de cette destinée, sois-en l'esclave dévouée. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais demander, persiste à être la mère de celle qui n'est plus ta fille. Tu seras encore heureuse, si elle peut l'être; car le bonheur de ceux que nous aimons est comme l'encens qui s'élève à l'autel: on ne le brûle point pour nous, mais nous en partageons le parfum!