Lorsque Maurice entra, la sellette des prévenus était occupée par un vieillard. C'était un paysan que l'âge avait courbé et dont les cheveux blancs tombaient sur une cape de coton écru en lambeaux. Le menton appuyé à ses deux mains, que soutenait un bâton de bambou, et les lèvres entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux baissés vers un chien roulé à ses pieds, et qui, la tête à demi soulevée, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait évidemment entre eux un de ces échanges d'amitié et de souvenir qui n'ont besoin, pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux maître et le vieux serviteur s'entendaient.

Cette intimité était même l'objet des débats.

Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan avait dû recourir à la charité légale. Après cinquante années de fatigues, de probité et de patience, la société eût pu le laisser mourir au revers de quelque fossé, comme une bête de somme hors de service; mais la philanthropie était venue à son secours; elle lui avait ouvert un de ces asiles où l'on accorde gratuitement aux invalides du travail ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.

Malheureusement le vieillard avait essayé de partager avec son chien, et l'administration s'y était opposée. On avait voulu enlever au paysan son compagnon, il avait résisté, et cette résistance l'amenait devant les Juges.

L'avocat général prit la parole pour l'administration.

Il fit d'abord l'énumération des services rendus par la Société humaine, dont il avait l'honneur d'être membre. Après avoir signalé le nombre toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la prospérité nationale, il annonça avec une haute satisfaction que la dépense occasionnée par leurs pensionnaires venait d'être réduite de moitié, grâce à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il avait suffi, pour cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse toile!

Mais ces améliorations devenaient inutiles si elles étaient combattues par la prodigalité de quelques privilégiés!… Et, se servant de cette transition pour arriver au chien du paysan, il s'écria que ce chien était un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en os rongés, en écuelles léchées, en miettes grugées, et trouva que le tout eût pu nourrir les trois cinquièmes d'un vieillard!

Puis, voyant les juges frappés de cet argument, il soutint que, puisque l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan, elle avait droit de vendre son chien; que c'était une faible compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la moralité et pour la dignité humaines. Il termina, enfin, en adjurant le tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon inutile, et de l'accoutumer à manger seul la soupe économique de l'asile, assaisonnée par la sympathie des philanthropes, ses bienfaiteurs.

Après ce réquisitoire, que les magistrats avaient écouté avec une faveur visible, le président invita le vieillard à faire valoir ses moyens de défense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne répondit rien. Les regards attachés sur le vieil ami qui se reposait à ses pieds, il semblait s'oublier dans une contemplation mélancolique.

Le chien comprit sans doute l'émotion de ce silence, car il se redressa lentement, regarda son maître de plus près, et fit entendre un de ces soupirs plaintifs qui semblent interroger.