—Mais les malades? demanda Maurice.
—Ah! les malades sont là-bas, dit le docteur en montrant un sombre édifice caché au fond de longues cours sans air et sans verdure. La vue de leurs salles est triste, elle eût déparé l'ensemble de l'établissement: on les a cachées derrière, de manière à ne laisser voir que ce qui constitue véritablement l'hôpital, c'est-à-dire l'habitation des directeurs. Malheureusement le terrain a manqué. Après avoir pris le jardin des médecins, le parterre des religieuses, le parc de l'économe, il n'est resté qu'une petite cour pour les convalescents; mais, comme la plupart des malades succombent, on peut, à la rigueur, se passer de promenade.
—Vous ne les recevez donc qu'au moment de l'agonie? dit Marthe.
—Quand nous ne les recevons pas après, répliqua Minimum. Quiconque veut être reçu à l'hôpital doit d'abord se transporter au bureau d'examen, situé à l'autre bout de Sans-Pair, attendre son tour, obtenir un certificat, puis faire huit lieues pour se mettre au lit. Grâce à ces excellentes précautions, nous sommes sûrs de ne jamais admettre de gens bien portants; seulement, les malades peuvent nous arriver morts: c'est un léger inconvénient du bon ordre établi parmi les administrateurs. Du reste, rien n'a été négligé par eux pour que le grand hôpital de Sans-Pair puisse servir aux progrès de la science. Nous avons toujours une salle d'essai où l'on expérimente les nouvelles doctrines. Si le malade guérit, le traitement est adopté; s'il succombe, c'est tant pis pour le système. Il y a, en outre, un laboratoire pour étudier combien il peut entrer de parties ayant un nom dans chaque substance; un chenil où l'on élève des chiens destinés à être empoisonnés et dépecés dans l'intérêt de l'humanité; des amphithéâtres toujours riches en cadavres de choix, et une magnifique collection de squelettes sous verre. Il nous manque bien encore plusieurs choses: la galerie des monstres n'est pas complète; nous aurions besoin de renouveler nos bocaux de fœtus, et l'on demande, depuis longtemps, des échantillons des différentes races humaines proprement empaillés; mais notre économe espère arriver à toutes ces améliorations par les bonis.»
Maurice demanda ce que c'était.
«On nomme ainsi, reprit le médecin, les économies réalisées aux dépens des malades. Que le potage soit moins gras, boni; le pain moins blanc, encore boni; le vin tempéré d'eau, toujours boni! C'est une méthode perfectionnée pour faire danser l'anse d'un panier qui renferme dix mille portions. C'est ainsi que les établissements s'enrichissent, et que les économes acquièrent des droits à la reconnaissance et aux gratifications. On peut donc dire, en principe, qu'un hôpital bien administré est celui où les malades sont assez mal pour que la caisse s'en trouve bien.»
Tout en parlant, le docteur était arrivé à la première salle.
Le parquet en était soigneusement ciré, les lits élégants, les murs tapissés de nattes coloriées, et les fenêtres garnies de rideaux de soie; mais ce luxe était déparé par l'aspect des appareils opératoires, de toute dimension, qui dressaient çà et là leurs bras d'acier. Quant aux soins, ils n'étaient ni plus tendres ni plus délicats qu'autrefois. Les médecins examinaient toujours publiquement les malades, en découvrant chaque plaie aux yeux des élèves; ils décrivaient froidement leurs souffrances, expliquaient tout haut les chances heureuses ou fatales. Le râle de l'agonisant épouvantait le malheureux livré à la crise qui devait décider de sa vie; l'aspect du mort recouvert par le drap funèbre glaçait le sourire du convalescent qui se sentait renaître!
Marthe, le cœur serré, tourna vers Maurice ses yeux humides.
«Ah! ce n'est point là ce que j'espérais, dit-elle à demi-voix; ceci est toujours, comme de notre temps, l'infirmerie du pauvre et de l'abandonné! Le parquet peut être plus brillant, le mur moins nu, la fenêtre plus richement ornée; mais qu'a-t-on fait pour ceux qui souffrent? Ne sont-ils point restés confondus comme un bétail, livrés aux tentatives et aux curiosités de la science, épouvantés par la vue de ces instruments de torture? Ah! ce que j'espérais d'une civilisation plus éclairée, c'est que l'hôpital eût perdu son caractère de dureté; c'est que le malade eût cessé d'être une chose à réparer gratuitement, pour devenir un être souffrant dont on eût ménagé les sensations, respecté les effrois, soutenu le cœur; c'est qu'il eût retrouvé, enfin, dans cette demeure commune, quelques-uns des soins de la famille. A quoi bon tant d'or prodigué pour les choses, si rien, hélas! n'est changé pour les êtres? Donnez à chacun de ces malheureux un coin qui soit à lui, et où les cris du mourant ne viennent point l'épouvanter; ne traitez point son corps endolori comme une propriété qu'il a dû vous abandonner en franchissant le seuil; ne lui faites point sentir que ce lit est une aumône; qu'il est à votre discrétion, non-seulement par le mal, mais par la misère. Puisqu'il souffre, c'est lui qui est le roi, vous le serviteur. N'avez-vous donc jamais senti un redoublement de tendresse pour le membre de la famille que la douleur atteint? Comme sa volonté vous devient sainte! comme on lui pardonne tout! comme on donnerait avec joie une part de sa santé et de ses jours pour le guérir! Eh bien! le pauvre et le délaissé ne sont-ils point des membres de la grande famille? Les plus mauvaises mères reprennent quelque amour pour l'enfant malade, pourquoi la société aurait-elle moins de cœur pour ses fils?