—Et cependant il nous en reste un, fit observer Toinette.
La vieille étendit la main avec une sorte de solennité.
—Tant que la mère-grand habitera le Lion-Rouge, dit-elle, les esprits viendront la voir; mais, quand ils auront entendu le marteau clouer son dernier lit, tous partiront avec leur vieille amie.
A ces mots, elle redressa sa quenouille, et le rouet recommença à faire entendre son ronflement monotone. Je regardai mon compagnon.
—Elle ne dit que trop vrai, repris-je; les vieilles générations emportent, en disparaissant, toutes les naïves croyances du passé, sans qu’il nous soit permis d’y substituer les rêves de l’avenir. Je viens de traverser les campagnes, et partout on m’a montré des grottes qu’habitaient autrefois les lutins ou les fées, en m’affirmant que leurs entrées se rétrécissaient chaque année, et que bientôt elles seraient closes pour jamais. N’est-ce point une symbolique-prophétie, et la tradition populaire elle-même ne semble-t-elle pas annoncer que la porte des illusions, ouverte jusqu’ici sur le monde, se referme lentement? Hélas! que vont devenir nos générations d’essai entre cet antique soleil qui se couche et ce jeune soleil qui n’est pas encore levé?
—Elles feront comme nous, reprit le Provençal, elles attendront qu’on ait remis une roue neuve à leur diligence; seulement elles ne feront pas la sottise d’attendre à jeun, et je propose de les imiter en soupant.
Jean-Marie déclara que nous n’en aurions point le temps, et commençait à prouver son assertion par un syllogisme invincible, quand mon compagnon cria de mettre pour lui un troisième couvert, ce qui dérouta subitement la logique du postillon et amena une conclusion contraire aux prémisses. Toinette se hâta de dresser la table devant le foyer, où flambait une de ces bourrées de traînes ramassées à la lisière des taillis. Elle déploya une nappe de grosse toile à franges et apporta des assiettes ornées de figures et de légendes rimées. Celle qui m’échut en partage reproduisait l’histoire d’Henriette et Damon, cette odyssée de l’amour parfait, c’est-à-dire malheureux et fidèle. Le Berquin populaire qui avait rimé l’amoureuse légende y racontait, avec une simplicité enfantine, le premier aveu des deux amants et la visite de Damon au père d’Henriette.
Damon, plein de tendresse,
Un dimanche matin,
Ayant ouï la messe
D’un père capucin,
S’en fut chez le baron,
D’un air civil et tendre:
—Je m’appelle Damon,
Que je sois votre gendre.
Le père refuse, en déclarant que sa fille doit entrer au couvent, afin de laisser tout l’héritage à son frère, et Damon part désespéré. Il est absent depuis plusieurs mois, lorsque le baron reçoit une lettre qui lui annonce la mort de son fils. Il court aussitôt en faire part à Henriette, qu’il veut retirer de son monastère; mais celle-ci a appris que Damon avait péri près de Castella, en Italie, et elle s’écrie à son tour qu’elle veut prendre le voile:
—Coupez mes blonds cheveux,
Dont j’ai un soin extrême;
Arrachez-en les nœuds,
J’ai perdu ce que j’aime!