Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre compte. Habitué à traverser les sensations sans s’y arrêter, il avait bientôt oublié ses craintes et se retrouvait peu à peu revenu à sa joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également congé de la jeune mère, en promettant de revenir m’informer de son enfant.
Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l’hôte chez lequel j’étais attendu. M. Content (c’était le surnom donné, dans le pays, à cet excellent homme), m’accueillit à bras ouverts, et se chargea de me promener partout. Notre première excursion fut vers les salines, où nous trouvâmes les saulniers à l’ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues sous le nom de bossis, étaient couvertes de mulons de sel déjà surmontés du toit d’argile qui devait les défendre contre les pluies de l’hiver. Régulièrement rangés autour du marais, les mulons rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poils de chameau que dressent les tribus arabes dans les plaines de l’Algérie. De grandes et belles jeunes filles, portant sur leurs têtes les jattes de bois ou gèdes chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons glissantes du marais. L’efflorescence d’un blanc d’albâtre qui couronnait le sommet de la ladure devait payer leur fatigue. Une odeur de violette s’exhalait autour de nous sous la lace (rateau) des saulniers; partout retentissaient des rires, des chants, des cris d’appel; on sentait circuler dans l’air la joie qui naît de l’abondance et de l’activité.
Une partie de la récolte de sel était déposée par tas inégaux autour d’étroits placis. N’ayant point payé l’impôt, elle était là sous la garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir l’enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s’arrêta à quelques pas d’une de ces panthières que surveillait un des agents substitués aux commis de l’ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de gabelous. C’était un petit homme à la figure chafouine, à l’œil effronté, et dont les mouvements avaient une certaine nonchalance éreintée parodiant l’allure des anciens marquis. Bien que son apparence fût chétive, on sentait en lui une vitalité nerveuse qui n’est point la force, mais qui y supplée. M. Content me le présenta sous le nom du Parisien en l’avertissant que j’arrivais de son pays. Le douanier m’adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux faubouriens de la grande ville.
—Ah! Monsieur vient de chez nous? dit-il en me regardant, comme s’il eût voulu s’assurer de la provenance: pourrait-il me dire ce que fait pour l’instant le cavalier du Pont-Neuf?
—Mais sa faction, comme vous, répliquai-je en souriant et sans prendre garde à son air ironique.
—Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment; je ne prends la panthière qu’à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à cette seule fin d’admirer les grâces de nos paludières. Ça ne vaut pas les débardeuses de l’île d’Amour; mais à la campagne on prend ce qu’on a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas.
Je lui rapportai ce que je savais de plus récent; mais le Parisien ne s’intéressait qu’aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait autrefois fréquenté les parterres. Pour lui, l’histoire de France se trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant. Il m’interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en entrecoupant ses questions de tirades et d’anecdotes. Il avait assisté pendant quinze années, en qualité de chevalier du lustre, à toutes les premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des grandes batailles de l’Empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire consentir l’ancien romain à cette émigration dans les marais de la presqu’île guérandaise; mais il évita de répondre en feignant de croire que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu, comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n’a pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique indulgence, que le pays était habité par des sauvages.
—C’est honnête et pas méchant, ajouta-t-il en haussant les épaules; mais pour ce qui est des moyens, néant, comme on écrit au rapport. Ça obéit toujours au maire, ça respecte le clergé; hommes et femmes sont abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l’Ambigu vînt un peu leur jouer le Presbytère et l’Archevêché; mais bah! les trois quarts ne savent pas seulement ce que c’est qu’un théâtre: ils vont à l’église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, Monsieur! A peine s’il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essaient de la fausse saulnerie; encore finissent-ils toujours par se faire pincer.
M. Content fit observer que la faute en était surtout au Parisien, qui déjouait toutes leurs ruses.
—Oui, oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je suis arrivé, il croyaient me faire poser. Un Parisien, pensaient les malins, ça n’a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n’entend rien au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement! Mais moi, qui devinais la chose, je m’étais dit:—C’est bon! vous verrez si on connaît les ficelles! Voilà donc qu’à la première caravane de mulets, les plus vieux gare-devant fouillent et mesurent les sommes de sel. Rien de prohibé:—mes gredins de faux-saulniers riaient en dedans et allaient repartir, quand je me rappelle le Sonneur de Saint-Paul et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais dessangler, et qu’est-ce que je trouve? partout du sel au lieu de bourre!