—Rien que votre empressement à poursuivre un objet invisible.

Il se mordit les lèvres et quitta brusquement la table. J’allais lui demander l’explication de ses paroles; l’entrée de l’aubergiste nous interrompit. L’heure que nous avions indiquée pour notre départ était arrivée, et notre hôte venait demander s’il fallait brider les chevaux. Cette apparition acheva de rompre le charme qui nous avait gagné la confiance de Claude, car il en est des cœurs fermés comme des trésors dont il venait de nous raconter l’histoire; pour y lire, il faut le hasard de l’heure et de la rencontre; ouverts un instant, ils se referment bientôt tout à coup et sans retour. Le chaudronnier parut se réveiller: il se leva en nous jetant un regard inquiet comme un homme qui s’aperçoit qu’il a rêvé tout haut. Nous essayâmes de le retenir, mais il nous déclara qu’il s’était déjà trop attardé, et voulait arriver avant la nuit à un hameau qu’il nous désigna. L’avoué, qui devinait mon désir de prolonger l’entretien, prétexta quelques ruines à visiter de ce côté, et, décida que nous prendrions la traverse avec le chaudronnier. Celui-ci ne put faire aucune objection, mais il fut aisé de voir que notre compagnie l’embarrassait. Il revint à sa réserve défiante et reprit le ton bref de notre première entrevue.

La route que nous suivions n’était tracée que par de profondes ornières, indiquant la direction des villages qu’elle desservait. Elle traversait tantôt des terres cultivées, tantôt des friches, bordées çà et là par de vieux ormes ou quelques touffes de houx. De temps en temps, nous apercevions, dans les champs, des femmes occupées aux semailles; derrière elles volaient des nuées d’oiseaux cherchant la pâture et que chassait la herse des laboureurs. Ceux-ci s’arrêtaient pour nous voir passer; quelques-uns nous jetaient un souhait de bienvenue, puis nous les voyions reprendre leurs travaux. On n’entendait ni bêlements de troupeaux, ni chants de pâtres, ni bourdonnements d’abeilles, rien enfin de cette rumeur de vie qui, dans les jours d’été, fait bruire la campagne. Cependant ce silence ne ressemblait nullement à la mort; c’était la beauté du calme et du repos après celle du mouvement et du bruit. Nous cédâmes insensiblement, mon compagnon et moi, à l’influence de cette grave sérénité, nos questions au Rouleur devinrent plus rares, et nous avions laissé tomber la conversation, lorsque nous arrivâmes près d’une ferme que l’avoué reconnut pour celle du gros François. Un groupe de paysans armés de bêches et de pioches était arrêté à l’extrémité du petit terrain qui faisait face à l’habitation. Parmi eux s’en trouvait un qui semblait écouter des demandes et des indications. Il tenait à la main une baguette de coudrier à deux branches qu’il présentait aux différentes aires du vent, comme s’il eût voulu reconnaître une direction.

—C’est le taupier, m’écriai-je en reconnaissant maître Jean.

—Non, pas pour l’heure, répliqua ironiquement Claude; il vient de changer de métier. Ne voyez-vous pas qu’il tient une baguette d’Aaron.

—Il va chercher une source?

—A moins que nous ne lui fassions peur! dit le chaudronnier.

Je lui imposai vivement silence de la main. Maître Jean ne nous avait point aperçus, et nous nous trouvions derrière une haie de buis où il était facile de se cacher. Je me baissai de manière à tout voir sans être vu; mes compagnons en firent autant.

Le sourcier prit la baguette par les deux branches de la fourche, et, la tenant devant lui, il s’avança lentement de notre côté. Les paysans suivaient, attentifs à tous ses mouvements. Après avoir fait quelques pas, Jean s’arrêta.—La baguette a-t-elle parlé? demandèrent-ils.—Non, dit le sourcier en continuant sa route, c’est la branche droite qui a tourné dans ma main; les branches n’annoncent que le métal: la droite est pour le fer, la gauche pour l’or. Et comme les paysans surpris regardaient autour d’eux sans rien voir et semblaient douter, il entrouvrit, avec le pied, une touffe d’herbe, et y montra un fer de cheval. Tous se regardèrent émerveillés.

—Maître Jean ne néglige rien, me fit observer l’avoué, il a d’avance préparé, la mise en scène et les accessoires.