—Vous ne partez donc plus? lui demandai-je.

—Tout à l’heure, répondit-il en s’asseyant sur l’âtre et étendant machinalement ses mains vers la flamme mourante.

Jean-Marie fit alors observer que la bruine serait peut-être balayée par le vent de minuit, et le rouleur ne parut pas éloigné de retarder son départ jusqu’à cette heure. Notre hôte voulut remplir une seconde fois les verres; mais nous nous hâtâmes de poser la main sur les nôtres, et, afin d’échapper à de nouvelles instances, nous nous décidâmes à nous retirer.

L’humidité de nos vêtements, imparfaitement séchés par la flamme du foyer, commençait d’ailleurs à nous faire éprouver un malaise qui se traduisait par un invincible besoin de sommeil. Heureusement notre lit, qui n’était composé que d’une paillasse et d’une couette de balle, était assez large pour deux. Nous résolûmes de nous y étendre tout habillés, après avoir fraternellement partagé les couvertures vertes qui l’enveloppaient. Au moment de refermer la porte de communication que nous avions laissée ouverte pour profiter de la lumière, je jetai un regard vers le foyer. Jean-Marie et Claude étaient assis en face l’un de l’autre; le premier, bien nourri, bien vêtu et le visage fleuri, vidait son verre à petits coups en fredonnant la ronde des noces; le second, maigre, déguenillé, le front plissé, avait tout bu d’un trait, et regardait à ses pieds d’un air sombre. Je fis remarquer ce contraste à mon compagnon.

—Ne vous en étonnez pas, me dit-il; vous avez là le chasseur de sottises et le chasseur de chimères. Celui-là moissonne dans le champ fécond de la crédulité humaine, celui-ci est à la recherche de cette terre promise où l’on n’arrive jamais. Celui qui chante et qui savoure est le soldat du mensonge, toujours vainqueur et joyeux; celui qui se tait est le pèlerin de l’idéal, toujours haletant et trompé.

Bien que chacun de nous se fût roulé dans sa couverture, le froid nous empêcha pendant quelque temps de dormir. J’entendis enfin la respiration de mon compagnon prendre ces intonations sonores et régulières qui annoncent le sommeil, et moi-même je ne tardai pas à l’imiter. Mais une espèce de fièvre avait insensiblement succédé au froid. Les lassitudes douloureuses que j’éprouvais dans tout le corps se traduisirent, comme d’habitude, en un rêve destiné à les justifier. Mon imagination mêla le souvenir de la réalité aux plus folles inventions. Il me sembla que je m’étais égaré dans un pays inconnu, que j’étais recueilli dans une maison dont les hôtes méditaient quelque projet sinistre. J’entendais verrouiller ma porte en dehors; un pan de mur s’ouvrait et laissait passer des ombres qui s’avançaient silencieusement vers moi; je voulais appeler, une main s’appuyait sur mes lèvres; je voulais m’élancer du lit, des bras m’y retenaient enchaîné. Je m’épuisais en efforts désespérés, jusqu’à ce qu’un redoublement d’énergie me fit enfin pousser un cri qui me réveilla. Je me redressai sur mon séant: j’étais seul; mon compagnon continuait à dormir paisiblement, ce n’était donc qu’un rêve! Je poussai un soupir de soulagement. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre à la porte. Je prêtai l’oreille..... Quelqu’un était là. J’entendis distinctement la voix du sourcier qui disait:

—Ils dorment!

Celle du rouleur répondit plus bas:

—N’importe.

Puis la clé fut tournée, le pêne glissa dans la serrure, et les pas s’éloignèrent.