A ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l’eût frappé.

—Avez-vous entendu? s’écria-t-il épouvanté.

—Elle vous a nommé, dit mon compagnon.

—C’est qu’elle va mourir, reprit Jean-Marie avec une conviction si profonde, que nous en fûmes saisis.

Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était pas possible de se procurer un médecin. Le sourcier ne me répondit pas. Assis sur l’âtre, les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en répétant:—Elle va mourir!—impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué. Celui-ci secoua la tête.

—Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il, n’entendez-vous pas le râle?

La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart-d’heure, puis la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.

En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout était fini; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L’idiote était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par instants, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.

Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au sourcier, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin. Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir. Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute, lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur. Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte nous indiqua.

Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons. J’avais le cœur serré et la tête en feu: cet air frais me soulagea; je respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front dans l’herbe d’un chemin désert, sans que l’on entendît le bruit de leurs pas. Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la recommandation du taupier, en nous rapprochant de la colline; mais tout à coup les chevaux tendirent le coup puis s’arrêtèrent: un éboulement récent barrait le chemin.