Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua à entasser les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c’était, presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien l’innocente manie du vieux soldat pour savoir qu’une adhésion complaisante l’arrêtait court: un peu de contradiction lui était nécessaire en guise d’éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu’on le persuade, et je finis par proposer une visite au sorcier du Petit-Haule. Comme sa cabane était sur notre route, le capitaine accepta sur-le-champ et pria Ferret de nous conduire.

Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs superstitieuses, soit qu’il eût quelque motif particulier d’éviter Guillemot, il ne céda à notre insistance qu’après avoir épuisé tous les moyens de nous retenir.

Nous tournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil couchant qui semblaient barrer l’horizon comme une muraille rougeâtre; le reste du ciel était d’un gris d’acier, et l’on commençait à sentir l’âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où l’on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de culture. Plus nous avancions, plus le paysage devenait aride et désert. Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris d’une croix de pierre. Notre guide nous dit qu’elle portait dans le pays le nom de Croix des Garoux. C’était là que les malheureux condamnés à porter la haire, ou peau de loup, qui les oblige à courir le varou, venaient recevoir, chaque nuit, la correction d’une main invisible; car, en Normandie, les garoux ne sont point comme ailleurs, des sorciers qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le ravage, mais des damnés qui sont restés éveillés dans leur fosse, comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la haire magique. Ferret nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice était d’aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire de la Trinité.

Le capitaine ne manqua pas de me prouver, à cette occasion, que l’existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de tous les siècles. Après m’avoir cité le mythologique Lycaon, il me parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir mangé la chair d’un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n’avait qu’à passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se déclarèrent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je n’opposais rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne cherchant pas à démontrer qu’il avait tort, je le désintéressais en quelque sorte d’avoir raison.

—Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement certaine. Il serait possible qu’il y eût seulement une leçon dans l’histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le garouage peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans certains scélérats, l’incarnation des instincts, l’âme devenue visible. Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les criminels: wargus habeatur (qu’il soit regardé comme un loup). Le peuple prend aisément l’image pour la réalité; du loup symbolique il aura fait un loup véritable.

—Ajoutez, repris-je, qu’il regarde les analogies comme des filiations. A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensèrent que ce devaient être ces aventuriers transformés.

Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peuple. Entouré d’un monde de mystères, qu’il veut sonder à tout prix, il invente l’explication qu’il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est l’origine de toutes les mythologies: on y trouverait également celle des sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont il n’apercevait point les causes; il a trouvé du soulagement à se supposer un ennemi invisible; c’était du moins quelqu’un à accuser et haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les auxiliaires de nos aspirations vers l’impossible, ce sont encore plus les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l’air de ne pas comprendre; ils justifient l’inconnu.

—Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine; bien que vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement. Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les parias de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement que l’homme isolé est hors des voies humaines, qu’il faut qu’il soit un saint ou un damné; de là l’horreur pour ces ermites du diable, comme je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal qu’il peut, leur souhaite tout celui qu’il n’ose leur faire; ils le savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.

—Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion psychologique, venait pourtant d’en comprendre la conclusion; il ne fait pas bon les avoir contre soi, à preuve Ferou, qui, pour s’être permis de battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses seigles grêlés.

—Il paraît que l’homme du Petit-Haule a reçu plusieurs dons, me fit observer le capitaine. En France, nos paysans, suivant qu’ils sont cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des meneurs de loups ou des conducteurs de nuées. Ils redoutent les premiers, parce qu’ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur obéissent; les seconds, parce qu’ils commandent aux trombes d’emporter les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée Magonie, où ils ont leurs greniers d’abondance. Ces derniers sont ce que les capitulaires de Charlemagne appellent des tempestaires. Les Romains reconnaissaient leur puissance, comme le prouvent les vers de Tibulle: