Honorine laissa tomber les fleurs qu’elle avait cueillies.

—L’agneau blanc! s’écria-t-elle, mais c’était moi!

Marcel fit un pas en arrière.

—Quoi! dit-il, cette enfant à cheveux blonds et en robe bleue que la prieure appelait sa fille?...

—C’était moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure et mis un terme au vœu qui m’imposait le vêtement couleur de ciel; mais le surnom que m’avait fait donner ma prédilection pour l’agneau représenté dans le tableau de saint Jean, m’a été conservé jusqu’à mon départ du couvent; vous pouvez le demander à ma tante.

—Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait à la regarder avec un mélange d’étonnement et de joie, oui, ce doit être vous... quoique grandie, changée, je n’ose dire embellie, vous pourriez croire à une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit être mise au nombre des bonheurs inespérés et je devrais en remercier Dieu!

Il y avait tant de saisissement dans l’accent du jeune homme qu’Honorine elle-même en fut troublée: elle ne trouva à répondre que quelques mots entrecoupés, et, pour se donner une contenance, elle se mit à relever les fleurs qui lui étaient échappées. Marcel la regarda faire sans songer à l’aider. Il était tout entier à l’émotion de cette reconnaissance inattendue.

—Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l’a fait, dit-il après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux, et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue.

—Ah! c’est là le triste nuage placé entre le présent et tous les souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.

—Oui, continua de Gausson, et ce n’est point le seul changement apporté par le temps. Alors nous étions des enfants dont le cœur s’ouvrait sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir fermé. Il y a quinze ans j’étais le frère de l’agneau blanc, aujourd’hui je ne suis plus qu’un étranger pour mademoiselle Honorine Louis.