Parmi beaucoup d’autres fantaisies, l’ancien brigadier des gardes du corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis quelque temps il l’obligeait à monter à cheval et à faire, avec madame de Biezi, des espèces de courses au clocher, à travers les bois et les bruyères. Honorine avait été de quelques-unes de ces courses dans lesquelles elle avait essayé, tour à tour, de rivaliser d’audace avec la marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour à Paris, elle continua à leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne et permettait à la fashion de se donner rendez-vous dans les longues allées bordées de fagots et de restaurants, que l’on a décorées du nom de bois.
Elle revenait d’une de ces promenades par une belle journée d’octobre, et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient à peu de distance l’un de l’autre, suivant la chaussée de l’avenue de la Muette. En tête s’avançait madame de Biezi, le teint animé par l’air encore âpre, malgré le soleil, le regard brillant, les narines dilatées, magnifiquement belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frémissait d’impatience. A ses côtés marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait un singulier contraste avec l’expression inquiète et presque craintive de ses traits.
Un peu en arrière, et parallèlement à la calèche de madame de Luxeuil se tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux. Celle-ci, à peine remise du temps de galop auquel le brigadier des gardes du corps avait forcé son cheval, semblait encore se raffermir en selle et regarder avec effroi l’espace qu’elle venait de franchir, tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lâcheté.
Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient à quelque distance. Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs à cheval et l’équipage de la marquise de Biezi.
La conversation était fort variée sur les différents points de la caravane élégante. Brève et rare à la tête, plus animée autour de la calèche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne point être entendus.
—Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine instructeur avec sa recrue.
—Pardieu! je suis fâché qu’il n’ait point affaire à la marquise, répliqua M. Darcy; elle est superbe d’énergie, cette femme. C’est le plus bel exemple de tempérament bilio-sanguin que j’aie jamais rencontré.
—La marquise est le Martin de la galanterie, reprit Arthur; elle dompte les bêtes fauves.
—Il est certain que ce pauvre prince a l’air d’un tigre apprivoisé malgré lui.
—Le dépit et la jalousie le rongent.