—Si on la connaissait, on trouverait peut-être moyen de faire réparer l’erreur commise à l’égard de M. Michel, fit observer Marc.
Le vieillard secoua la tête.
—Il n’y a point eu d’erreur commise, dit-il tristement; aux yeux du monde dans lequel nous vivons, ce qui a été fait est bien fait. Mais votre bonté pour moi vous a donné droit de savoir qui je suis. La confiance est la seule générosité que puissent faire les malheureux. Écoutez-moi donc et vous me jugerez ensuite.
Tous les convives reprirent leurs places; le Furet alla chercher une chaise dépaillée, sur laquelle il s’assit, et le vieillard commença.
XX.
M. Michel.
L’histoire que j’ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La vie d’un philosophe n’est point celle d’un aventurier, et le drame pour lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j’ai promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j’ai besoin de dire par quelle série de faits et d’inductions j’ai pu être conduit à devenir ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d’intérêt à mes yeux, n’en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue, songez qu’un vieillard ne peut repasser par les chemins qu’il a parcourus depuis trente années sans s’arrêter à certaines places. Cette revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m’emportera, et je pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se montreront indulgents.
—Dites qu’ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main. Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça fait toujours du bien de se décharger le cœur. Il y a des instants, moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs; faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse, ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.
Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença:
—Il est des destinées qui s’annoncent de loin, et que l’homme peut deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été imprévu. Né, en 1774, d’une des familles les plus riches et les plus titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de 89. Uniquement appliquée aux œuvres de charité, ma mère vivait étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations, j’avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l’exemple de celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu’on lui donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions comme une part de notre existence. C’étaient de vieux serviteurs dont les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l’histoire de chacun d’eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours d’habitude et souvent d’affection.
Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par l’exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l’étranger, se décida à me faire partir pour l’Allemagne. En arrivant à Coblentz, j’y trouvai un de mes parents: c’était un cousin du même âge que moi, et qui, n’étant point encore chef de nom et d’armes, se faisait appeler alors le chevalier de Rieul. Il s’était lancé dans ces intrigues de cour par lesquelles l’émigration espérait arrêter l’expansion victorieuse de la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d’une égalité presque fraternelle, rien n’avait altéré la droiture de ma raison, et les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels mes compagnons s’indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans y avoir jamais pensé; je croyais ce qu’ils repoussaient, et je repoussais ce qu’ils voulaient défendre; évidemment le hasard m’avait mal guidé: je m’étais trompé de camp!