—M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M. Michel?
—Je désirerais le voir et lui parler.
—Alors que le citoyen passe son chemin; ce n’est pas ici la porte du château.
Je m’éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et m’adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d’une quinzaine d’années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa figure changea d’expression; il me regarda d’un air défiant, tourna les talons et disparut derrière la dernière maison du village.
Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à parler du nouveau propriétaire de la Brisaie.
Cependant, je continuai ma route et j’arrivai devant la grande avenue.
Rien n’avait été changé. C’était la même barrière verte ombragée par deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée de frênes au bout de laquelle s’élevait le château. Celui-ci m’apparut bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans le même état qu’au moment où je l’avais quitté. Le même pied de biche, incrusté d’acier, pendait à la chaîne de la cloche d’entrée; le même banc sur lequel s’asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je revoyais la petite porte par laquelle ma mère s’échappait, le matin, pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil usé, sa serrure dépeinte par l’usage. J’appuyai le doigt sur le ressort secret qui la faisait agir; la porte s’ouvrit et je me trouvai dans la cour.
Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées, encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale, mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits; les mêmes caisses d’orangers étaient disposées le long du perron. Pas un brin d’herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils! tout sentait l’habitation sans que rien annonçât le propriétaire nouveau.
Comme j’arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre: c’était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute, car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d’entrée une jeune paysanne qui me demanda ce que je voulais.
Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m’apercevant de plus près, elle joignit les mains.