Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que l’appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un théâtre amoindri par l’éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les voyaient s’empresser toutes deux autour de l’enfant, la promener dans leurs bras, et s’efforcer de l’endormir. Mais l’arrivée de la nuit avait redoublé le malaise d’Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient jusqu’aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l’horloge éloignée, et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.
—Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à bout de patience.
—Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses longs doigts de squelette, avec une expression féroce.
—Il peut les tenir comme ça, debout jusqu’à demain!
—Et imbossible d’entrer bendant qu’elles sont effeillées; elles nous entendraient.
—Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va finir.
Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter la chambre avec l’enfant endormi.
La baronne, restée seule, s’approcha de la fenêtre, et demeura quelque temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait, il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague expression de pitié.
—Elle a l’air d’une morte, dit-il à demi-voix.
—Ça ne suffit pas, l’air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce qu’elle va rester là toute la nuit, maintenant?