Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour la retenir dans la solitude; mais elle l’écarta de la main, et après avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de Paris.
VI.
La Forge des Buttes.
Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays environnant, un contraste aussi triste qu’étrange. Vous quittez une campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s’étend une sorte de Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent atteindre, vous n’apercevez qu’une terre desséchée sur laquelle rampent quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de la Sologne. Tout est abandonné et désert.
C’est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et d’atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la Forge-aux-Buttes et assez mal famée, même parmi les voituriers et les paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.
Trois de ces derniers venaient de s’y arrêter, au déclin du jour, et causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de ferrer le cheval de l’un d’eux.
Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions à prendre.
—C’étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit, à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière donnaient l’air d’un charretier momentanément sans attelage; ils sont arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j’allais partir.
—Et ils t’ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une de ces longues canardières d’affût en usage parmi les braconniers.
—Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que j’aurais volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme si j’avais mon plein, mais à distance convenable pour savoir ce qu’ils disaient.
—Alors, tu les a entendus?