Elle s’arrêta comme si ce souvenir l’eût émue, détourna la tête et parut dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort:

—Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore... Malgré moi, tout m’y ramène!... je l’ai tant aimée, cette chère sœur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je conserve comme des reliques saintes!... Mais j’ai tort de vous dire cela maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus raisonnable que je ne le suis.

Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille, lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.

Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci s’efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites, des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa reconnaissance pour l’accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de M. Arthur. Celui-ci n’était pas seulement le plus brillant cavalier du faubourg Saint-Germain, nul cœur n’était plus franc, plus dévoué, plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l’orpheline n’y trouva que la preuve d’un dévouement excessif peut-être, mais qui n’en honorait pas moins les maîtres capables de l’inspirer.

Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle finit cependant par s’arrêter et se laissa congédier.

Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble qu’excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d’étudier enfin, à l’entrée, ce monde inconnu qui venait de s’ouvrir devant ses pas.

Elle alla s’accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba dans une sérieuse méditation.

La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit d’une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs arômes enivrants.

Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver l’influence fascinante de ce qui l’entourait. Une sorte de langueur heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint s’ajouter au bien-être de son âme.

Le bonheur dont elle avait joui jusqu’alors était revêtu d’une uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait comme l’air, sans s’en apercevoir. Celui qu’elle éprouvait maintenant contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui donnait quelque chose d’enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n’avait eu cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise d’élans d’allégresse qu’elle eût voulu exprimer par des chants ou des cris, et d’attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son cœur la famille qui la recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui prouver sa reconnaissance.