—J’ai donné des arrhes, objecta Vorel.
—Ça vous regarde! s’écria la vieille femme; vous avez fait le marché, vous le déferez. Trois paires de bœufs! ici!... quand les bêtes meurent comme mouche! un mière qui va se mettre à faire le harivelier (marchand de bestiaux); mais c’est donc exprès pour me ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes? pourquoi acheter des bœufs? qui vous l’a demandé? Ce dernier mot, qui pour le geste et le ton, pouvait être regardé comme la parodie du fameux qui te la dit d’Hermione, produisit sur Vorel le même effet que sur Oreste. Il resta d’abord étourdi.
—Qui l’a demandé? s’écria-t-il; mais c’est vous, ici, il y a cinq jours; vous ne pouvez l’avoir oublié?
—C’est-à-dire que je mens? interrompit la mère Louis.
—Ah! je mens, répéta la fermière, qui se hâtait de prendre le rôle d’offensée, afin de n’avoir pas à donner de raisons, eh bien! alors vous garderez les trois paires de bœufs à votre compte; oui! je n’en veux plus entendre parler; je dirai que vous n’aviez pas d’ordre... que vous avez voulu faire votre esbrouffe (important). Y s’arrangeront avec vous à leur idée; je ne paierai rien.
Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que fût chez lui la domination habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants où la violence de cette nature s’échappait malgré lui.
Depuis l’arrivée d’Honorine, il avait refoulé dans son âme tant de mouvements de dépit, que cette âme, refermée sur sa haine, ressemblait aux mines trop chargées; une étincelle suffisait pour qu’elle éclatât. Il tordit convulsivement la cravache qu’il tenait à la main, et ses lèvres se tendirent.
—Prenez garde à ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mère Louis; voilà longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe ici; mais il ne faut pas me pousser à bout. Je me suis engagé sur votre prière; vous ferez honneur à ma parole, ou sinon...
—Eh bien! quoi? demanda la fermière en l’interrogeant d’un regard de défi.