Les regards se tournèrent vers le foyer et l’on aperçut le fils de Vorel accroupi sur l’âtre.

L’idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris était assassinée, s’était levé sans rien dire; il avait suivi le médecin à son insu, et au milieu du trouble général, personne ne s’était aperçu de son arrivée. Assis à l’angle du foyer, il avait donc tout écouté et tout vu. Or, quel que fût l’affaiblissement intellectuel et moral de cette nature, quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L’idiotisme chez Henri était moins l’effet d’une organisation manquée que d’une organisation détruite; cette âme n’était que cendres et ruines; mais sous ces débris pétillaient encore, par instants, quelques étincelles. Depuis l’arrivée d’Honorine surtout, ces éclairs de lucidité étaient devenus plus fréquents; ainsi que nous l’avons déjà dit, sa douce influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre stérile, et la mère Louis elle-même s’était émerveillée deux ou trois fois de ce que le grand’jodane eût l’air d’un humain. L’annonce que la dame de Paris avait été tuée et la vue d’Honorine, pâle, échevelée, mourante, avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever, momentanément, le voile de plomb étendu sur son intelligence; à force de sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d’abord un travail lent et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette âme, et, au moment où il s’écria:—Je sais bien moi! il avait une complète conscience et de ce qu’il avait entendu et de ce qu’il venait de dire.

Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination intérieure, car la mère Louis, qui ne se donnait point habituellement la peine de lui répondre, se tourna de son côté et dit d’un ton dans lequel l’ironie n’était qu’une habitude.

—Tu sais quelque chose, toi, grand’jodane?

—J’étais réveillé, reprit l’idiot, qui tenait les yeux fixés devant lui, comme s’il eût vu ses souvenirs, j’ai entendu marcher dehors... puis causer... je me suis levé... la fenêtre était ouverte... il y avait deux hommes dans le jardin.

—Ne voyez-vous pas qu’il va nous raconter un rêve, interrompit Vorel; en voilà assez, Henri.

—Non, laissez-le parler, reprit la mère Louis que l’air de l’idiot frappait de plus en plus; voyons, grand’jodane, qu’est-ce que c’étaient que ces hommes?

—Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait aux images des livres.

—Vous voyez bien qu’il divague! interrompit de nouveau le médecin.

—N’importe, reprit la paysanne; et qu’est-ce que disaient les deux hommes, mon gars?