—Qui aura un jour à rendre compte de ses odieuses manœuvres!
—C’est bien ce que m’avait annoncé M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par des ennemis!... toujours la vanité ou la peur.
Il haussa encore les épaules et fit un pas pour se retirer.
—Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s’écria Marc; vous ne pouvez y croire; si vous le feignez, c’est que vous êtes son complice! mais prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur; tôt ou tard la vérité sera connue, et alors je demanderai justice...
M. Lefort avait quitté le corridor et ne pouvait plus l’entendre. Marc saisit les barreaux du guichet en s’efforçant d’ébranler la porte; elle resta immobile et comme scellée à sa place. Il poussa un cri en portant à son front ses deux poings fermés; toutes ses précautions avaient été inutiles, le marquis l’emportait, il était enfermé!
Au premier instant, un nuage de colère sembla obscurcir son esprit; mais ce ne fut qu’un court égarement. Ramené à la possession de sa volonté par la grandeur même du danger, il regarda autour de lui. Les deux fenêtres qui éclairaient la pièce où il se trouvait avaient été aux deux tiers murées, et le dernier tiers était garni d’une grille de fer qui ôtait jusqu’à la pensée de chercher par là une issue. Autant que lui permit de juger la lueur stellaire qui glissait à travers les grillages, la pièce n’avait point d’autre porte que celle par laquelle il venait d’entrer. Cependant, il se mit à marcher à tâtons, en suivant les murs matelassés, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui sembla fuir sous sa main: c’était un tour destiné à passer au prisonnier la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperçut, par une ouverture ménagée à dessein, un second corridor éclairé et conduisant à des cellules numérotées. Il cherchait le moyen d’utiliser sa découverte, lorsqu’un bruit de voix se fit entendre de l’autre côté.
C’était d’abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude, puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une explication refusée. Bientôt l’ancien sous-préfet sortit d’une des cellules en répétant au vieillard que la voiture du marquis l’attendait. Il passa près du tour et descendit précipitamment l’escalier.
Marc n’en pouvait plus douter, non content de le retenir prisonnier, on enlevait le duc, afin d’éviter leur rapprochement. Alors même que sa prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilité de délivrer ce dernier lui était enlevée, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il ne lui resterait aucun moyen de la découvrir. L’avantage que le hasard avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d’ailleurs perdu. C’était une occasion manquée..... à jamais peut-être! Livré tout entier à l’amertume de cette conviction, Marc était resté le front appuyé contre le mur, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s’avançait seul vers l’escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonçant la tête dans le tour jusqu’à l’ouverture qui laissait voir de l’autre côté, il appela M. de Saint-Alofe à voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles, mais au troisième, le vieillard s’arrêta et chercha autour de lui d’où pouvait venir la voix.
—Qui m’appelle? demanda-t-il.
—C’est moi, Marc, répondit l’ancien chouan.