—Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se désespérer ainsi. J’espère qu’il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j’en veux avoir le cœur net, je partirai avec vous.

Marc poussa un cri de joie.

—Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains. Oui, j’ai eu tort de perdre courage; je devais tout espérer de votre cœur.

—Il ne s’agit point de cœur, interrompit le docteur, qui tenait à maintenir sa réputation d’insensibilité; la position de madame Honorine peut donner lieu à de curieuses observations, et ce que j’en fais est dans l’intérêt de la science... Seulement il ne faudrait point de retard, et nous partirons... Voyons, il faut d’abord que je consulte mon carnet.

Il appela un des secrétaires qui lui apporta un petit registre dont il examina les dernières feuilles.

—Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d’absolument indispensable. Le vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d’Escar, il peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever son appareil. La marquise m’a écrit ce matin qu’il avait renoncé à se rebrûler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin à ma place; il indiquera aux malades le traitement, et le hasard les guérira. Je vais achever de signer quelques consultations, faire mes préparatifs, et dans deux heures nous serons sur la route de Normandie.

Marc se retira en promettant d’être exact. Il employa le peu de temps qui lui restait à voir l’homme d’affaires chargé des intérêts d’Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de poste pour Granville.

L’arrivée du médecin causa à la jeune femme un premier saisissement qui fut bientôt suivi d’une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un passé vers lequel sa pensée ne pouvait retourner sans émotion. Darcy s’efforça de la calmer par d’affectueux encouragements. Il feignit de ne point la trouver changée et parut à peine s’occuper de sa santé. Mais sous cette tranquillité apparente se cachait une réelle inquiétude. L’examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la souffrance qui minait Honorine: aucune lésion sérieuse ne semblait justifier son dépérissement. Le mal était évidemment une de ces influences intérieures qui tarissent la vie à sa source même. Après avoir passé une partie du jour à chercher la solution de ce problème, Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygiène, puis prit congé d’Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit à l’écart.

—Eh bien? demanda-t-il.

Le docteur plia les épaules et répliqua d’un ton désappointé qu’il ne pouvait rien dire.