De Luxeuil sonna pour donner les ordres nécessaires et mademoiselle Beauclerc reparut bientôt avec Léa, Euphrosine et le grand Derval.

La première seule était connue d’Arthur. Actrice comme Clotilde, et citée quelques années auparavant pour sa beauté, elle avait acquis depuis un développement de formes qui menaçait d’en faire quelque jour une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant quelque chose de maladif et de factice. On l’eût dit victime d’un de ces engraissements artificiels, appliqués par les Anglais à leurs troupeaux. Au moral, Léa qui avait joué le drame de l’école moderne avait des tendances avouées à la mélancolie et affectionnait le style échevelé. Les détails gastronomiques pouvaient seuls l’arracher à son rôle d’ange exilé; à table ce n’était plus qu’un ange à l’engrais.

Euphrosine était une jolie brune de dix-huit ans, sortant du Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fée bienfaisante qui devait lui donner des cachemires, des diamants et un équipage.

Quant au grand Derval, ce qu’en avait dit Clotilde suffisait pour le faire comprendre. Parasite doublé d’un bouffon, il appartenait à cette classe de Falstaffs contemporains, riant également des vices, de la vertu, d’eux-mêmes, et qui, à force d’indifférence, arrivent parfois à la profondeur. Son visage était maigre et pâle, sa voix cassée, son costume d’une propreté douteuse. Tout en lui révélait enfin je ne sais quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frappé dès le premier abord.

—Nous voici, s’écria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me croire quand je leur ai dit que nous restions à l’hôtel.

—Nous n’avions aucun droit pour être reçus au foyer domestique de M. de Luxeuil, fit observer Léa.

—Alors vous devez me payer mon hospitalité, ma belle, dit Arthur qui essaya de l’embrasser.

Léa voulut se défendre.

—Laisse, laisse, ma chère, dit Derval tranquillement, tu n’es pas ici chez les montagnards écossais où l’hospitalité ne se vend jamais, mais dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: Les dîners se paient et ne se donnent pas.

—Alors réglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.