Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.

Quatre heures. Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'horizon a pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se déchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des rires et des cris.

Je me suis toujours singulièrement amusé de ces «sauve qui peut» amenés par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris à l'improviste, perde le caractère factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour trahir sa véritable nature.

Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibérée, qui, oubliant tout à coup son insouciance de commande, court comme un écolier! c'est un bourgeois économe qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble de gâter son chapeau.

Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et la toilette si soignée, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle semble trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son camail de velours moucheté par la grêle! C'est évidemment une lionne déguisée en brebis.

Ici un jeune homme qui passait s'est arrêté pour recevoir dans sa main quelques-uns des grains congelés qu'il examine. A voir, tout à l'heure, son pas rapide et affairé, vous l'auriez pris pour un commis en recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui étudie les effets de l'électricité.

Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir après les raffales de la giboulée; ces jeunes filles, tout à l'heure les yeux baissés, qui s'enfuient maintenant avec des éclats de rire; ces gardes nationaux qui renoncent à l'attitude martiale de leurs jours de service pour se réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces métamorphoses.

Le voilà qui redouble! Les plus impassibles sont forcés de chercher un abri. Je vois tout le monde se précipiter vers la boutique placée en face de ma fenêtre, et qu'un écriteau annonce à louer. C'est la quatrième fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient été employées à l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a déjà effacé leur travail; la boue déshonore les moulures de sa façade; des affiches de ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque nouveau locataire, l'élégant magasin a perdu quelque chose de son luxe. Le voilà vide et livré aux passants! Que de destinées qui lui ressemblent, et ne changent de maître, comme lui, que pour courir plus vite à la ruine!»

Cette dernière réflexion m'a frappé: depuis ce matin, tout semble prendre une voix pour me donner le même avertissement. Tout me crie:—Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvreté; les joies demandent à être cultivées avec suite; n'abandonne pas tes anciens patrons pour te donner à des inconnus!

Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du dedans? N'est-ce point moi-même qui donne ce langage à tout ce qui m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volonté prête un accent! Mais qu'importe si la leçon est sage? La voix qui parle tout bas dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous révèle ce que nous sommes, c'est-à-dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite résulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de sots et de méchants, c'est que la plupart des hommes se méconnaissent eux-mêmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce à quoi nous convenons!