Tout en faisant ces réflexions, j'allais devant moi, à l'aventure. Je passais d'un trottoir à l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrêtais aux boutiques et aux affiches! Que de choses à apprendre dans les rues de Paris! Quel Musée? Fruits inconnus, armes étranges, meubles d'un autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est là par échantillons.

Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres et devant l'étalage des marchands! rien ne lui a été enseigné, et il a une première idée de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes à sucre en vente sur le Pont-Neuf. Les peaux rouges exposées à la salle Valentino lui ont appris à mimer la danse du bison et à fumer le calumet; il a fait manger les lions de Carter; il connaît les principaux costumes nationaux d'après la collection de Babin; les étalages de Goupil lui ont mis sous les yeux les chasses au tigre de l'Afrique et les séances du Parlement anglais; il a fait connaissance, à la porte du bureau de l'Illustration, avec la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes l'instruire, mais non l'étonner: car aucune chose n'est complétement nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq parties du monde, et, à chaque étrangeté dont vous croirez l'éblouir, il vous répondra par le mot sacramentel et populaire: Connu.

Mais cette variété d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde, n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une perpétuelle excitation pour l'imagination éveillée, un premier échelon toujours dressé devant nos songes. En la voyant, que de voyages entrepris par la pensée, quelles aventures rêvées, combien de merveilleux tableaux ébauchés! Je ne regarde jamais, près des bains Chinois, cette boutique tapissée de jasmins des Florides et pleine de magnolias, sans voir se dérouler devant mes yeux toutes les clairières des forêts du nouveau monde décrites par l'auteur d'Atala.

Puis, quand cette étude des choses, et cet entretien avec la pensée ont amené la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour la méditation! L'éclair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez à comprendre ces révélations incomplètes, comme l'antiquaire s'efforce de déchiffrer l'inscription mutilée de quelque vieux monument, vous bâtissez une histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux émouvants de l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalités du réel.

Hélas! en passant près de la porte cochère d'un hôtel, j'ai, tout à l'heure, aperçu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le moins lumineux, un homme était debout, la tête nue et tendant son chapeau à la charité des passants. Son habit avait cette propreté indigente qui prouve une misère longtemps combattue. Boutonné avec soin, il cachait l'absence du linge. Le visage à demi voilé par de longs cheveux gris et les yeux fermés, comme s'il eût voulu échapper au spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction à côté de cette indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'échapper à l'importunité de la plainte, ils détournaient les yeux! Tout à coup la porte cochère a glissé sur ses gonds; un équipage très-bas, garni de lanternes d'argent et traîné par deux chevaux noirs, est sorti doucement, puis s'est élancé vers le faubourg Saint-Germain. A peine ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des fleurs de bal! la lueur des lanternes a passé comme une raie sanglante sur la pâle figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un éclair a illuminé son regard qui a poursuivi l'opulent équipage jusqu'à ce qu'il ait disparu dans la nuit!

J'ai laissé tomber dans le chapeau toujours étendu une légère aumône, et je suis passé vite!

Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui tourmente notre siècle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli égoïste de celui qui jouit!

Tout le plaisir de cette promenade s'est évanoui; j'ai cessé de regarder autour de moi pour rentrer en moi-même. Au spectacle animé et mouvant de la rue a succédé la discussion intérieure de tous ces douloureux problèmes écrits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes humaines, mais plus clairement posés de nos jours.

Je songeais à l'inutilité de tant de combats qui n'avaient fait que déplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus passionnés renouvelant, de génération en génération, la sanglante histoire d'Abel et de Caïn; et, attristé par ces lugubres images, je marchais à l'aventure, lorsque le silence qui s'était fait autour de moi m'a insensiblement retiré à ma préoccupation.

J'étais arrivé à une de ces rues écartées où l'aisance sans faste et la méditation laborieuse aiment à s'abriter. Aucune boutique ne bordait les trottoirs faiblement éclairés, on n'entendait que le bruit éloigné des voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement leurs demeures.