Je ne tardai pas à les rejoindre; ils marchaient l'un près de l'autre, déjà familiarisés et causant.
Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon goût à l'opulence: sa veste serrée à la taille était artistement soutachée, un pantalon plissé depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis à boutons de nacre, et une casquette de velours cachait à demi ses cheveux bouclés. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les dernières limites de la pauvreté, mais de celle qui résiste et ne s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diaprée de morceaux de teintes différentes, indiquait la persistance d'une mère laborieuse luttant contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop courtes, laissaient voir des bas reprisés à plusieurs fois, et il était évident que ses souliers n'avaient point été primitivement destinés à son usage.
Les physionomies des deux enfants ne différaient pas moins que leur costume. Celle du premier était délicate et distinguée; l'œil d'un bleu limpide, la peau fine, les lèvres souriantes, lui donnaient un charme d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient une certaine rudesse; le regard était vif et mobile, le teint bruni, la bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence aiguisée par une précoce expérience; il marchait avec confiance au milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans hésitation leurs mille détours.
J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dîner de son père, alors occupé sur la rive gauche de la Seine; la responsabilité dont il était chargé l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reçu ces dures mais puissantes leçons de la nécessité que rien n'égale, ni ne remplace. Malheureusement les besoins du pauvre ménage l'avaient forcé à négliger l'école, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrêtait devant les gravures et demandait à son compagnon de lui en lire les inscriptions.
Nous atteignîmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, où l'enfant égaré commença à se reconnaître; malgré la fatigue il pressa le pas; un trouble mêlé d'attendrissement l'agitait; à la vue de sa maison il poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dorées; une femme, qui attendait sur le seuil, le reçut dans ses bras, et, aux exclamations de joie, au bruit des baisers, j'eus bientôt reconnu sa mère.
Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoyé de tous côtés à leur recherche et attendait dans une anxiété palpitante.
Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui était arrivé: elle me remercia avec effusion, et chercha le petit garçon qui avait reconnu et reconduit son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.
C'était la première fois que je revenais depuis dans ce quartier. La reconnaissance de la mère avait-elle persisté? Les deux enfants s'étaient-ils retrouvés, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il abaissé devant eux cette barrière qui peut distinguer les classes, mais qui ne devrait point les diviser?
Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixés sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout à coup je la vis s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je les reconnus au premier coup d'œil: c'étaient l'enfant trouvé près du parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile grise, dont la propreté touchait presque à l'élégance, était serrée à la taille par une ceinture de cuir verni; il était chaussé de forts souliers, mais faits à son pied, et coiffé d'une casquette de coutil toute neuve.
Au moment où je l'aperçus il tenait des deux mains un énorme bouquet de lilas auquel son compagnon s'efforçait d'ajouter des narcisses et des primevères; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le fils de M. Duval ne rentra qu'après avoir vu son compagnon tourner le coin de la rue.