—Alors c'est comme si vous en aviez une part.

—Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voilà rendu; au revoir, monsieur.

L'enfant me fit de la tête un salut souriant, et disparut.

Je continuai ma route, pensif, mais le cœur soulagé. Si j'avais vu ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misère, ici je trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvreté. La bonne volonté avait adouci, des deux côtés, les inégalités trop rudes, et établi entre l'humble atelier et le brillant hôtel un chemin de bon voisinage. Loin de prêter l'oreille à la voix de l'intérêt, chacun avait écouté celle du dévouement, et il n'était resté place, ni au dédain, ni à l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperçu près de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux enfant de l'ouvrier chargé de fleurs et la bénissant! Le problème, si difficile et si périlleux à discuter rien qu'avec le droit, je venais de le voir résolu par l'amour!

CHAPITRE V.

LA COMPENSATION.

Dimanche 27 mai. Les capitales ont cela de particulier que les jours de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des oiseaux auxquels la liberté vient d'être rendue, les populations sortent de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne. C'est à qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans les champs; la ville est oubliée jusqu'au soir où l'on revient le chapeau fleuri d'une branche d'aubépine et le cœur égayé d'un doux souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.

Ces velléités champêtres sont surtout remarquables à Paris. Les beaux jours venus, employés, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'épiciers et de marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de découvrir un vrai champ de navets. Le père de famille commence l'instruction pratique de son fils en lui montrant du blé qui n'a pas la forme de petits pains et des choux «à l'état sauvage.» Dieu sait que de rencontres, de découvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odyssée en parcourant la banlieue et ne pourrait écrire le pendant du fameux Voyage par terre et par mer de Paris à Saint-Cloud!

Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de partout, pour qui notre Babylone française n'est que le caravansérail de l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs qui, comme le héros d'Homère, ont abordé leur patrie intellectuelle après avoir vu «beaucoup de peuples et de cités;» mais du Parisien sédentaire, rangé, vivant à son étage comme le mollusque sur son rocher, curieux vestige de la crédulité, de la lenteur et de la bonhomie des siècles passés.

Car une des singularités de Paris est de réunir vingt populations complétement différentes de mœurs et de caractère. A côté des bohémiens du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrés de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de travailleurs établis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge sur laquelle la même aiguille ramène successivement les mêmes heures. Si aucune autre ville n'offre des vies plus éclatantes, plus agitées, aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en est des grandes cités comme de la mer; l'orage ne trouble que la surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une région inaccessible au mouvement et au bruit.