Octobre.—Le 12, sept heures du matin.—Les nuits sont déjà devenues froides et longues, le soleil ne me réveille plus derrière mes rideaux longtemps avant l'heure du travail, et, lors même que mes yeux se sont ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchaîné sous mon édredon. Tous les matins il s'élève un long débat entre ma diligence et ma paresse, et, chaudement enveloppé jusqu'aux yeux, j'attends, comme le Gascon, qu'elles aient réussi à se mettre d'accord.

Ce matin, cependant, une lueur qui glissait à travers ma porte jusqu'à mon chevet, m'a réveillé plus tôt que d'habitude. J'ai eu beau me retourner de tous côtés, la clarté obstinée m'a poursuivi, de position en position, comme un ennemi victorieux. Enfin, à bout de patience, je me suis levé sur mon séant, et j'ai lancé mon bonnet de nuit aux pieds du lit!...

(J'observerai, entre parenthèses, que les différentes évolutions de cette pacifique coiffure paraissent avoir été, de tout temps, le symbole des mouvements passionnés de l'âme; car notre langue leur a emprunté ses images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: Mettre son bonnet de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tête près du bonnet, etc.)

Quoi qu'il en soit, je me suis levé de fort mauvaise humeur, pestant contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir. Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble à la terre du vieux système de Ptolémée, et veut que l'univers entier tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la métaphore déjà signalée plus haut: Tous les hommes ont la tête dans le même bonnet.

J'avais provisoirement, comme je l'ai déjà dit, lancé le mien à l'autre bout de mon alcôve, et je dégageais lentement mes jambes des chaudes couvertures, en faisant une foule de réflexions maussades sur l'inconvénient des voisins.

Il y a un mois encore, je n'avais point à me plaindre de ceux que le hasard m'avait donnés; la plupart ne rentraient que pour dormir, et ressortaient dès leur réveil. J'étais presque toujours seul à ce haut étage, seul avec les nuées et les passereaux!

Mais à Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destinées comme des algues détachées du rocher; les demeures sont des vaisseaux qui ne reçoivent que des passagers. Combien de visages différents j'ai déjà vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont allés se perdre dans cette mêlée de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la nécessité; les autres dans cette litière de morts qui dorment sous la main de Dieu!

Pierre le relieur est un de ces derniers. Retiré dans son égoïsme, il était resté sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait vécu. Sa perte n'a été pleurée de personne, n'a rien dérangé dans le monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetière, et une mansarde vide dans notre faubourg.

C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.

A vrai dire (maintenant que je suis tout à fait réveillé et que ma mauvaise humeur est allée rejoindre mon bonnet), à vrai dire, ce nouveau voisin, pour être plus matinal qu'il ne conviendrait à ma paresse, n'en est pas moins un fort brave homme; il porte sa misère, comme bien peu savent porter leur heureuse fortune, avec gaieté et modération.