—Jérôme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe à la frontière?
—Non, lieutenant, que je lui réponds.
—Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en péril!
Je ne comprenais pas bien, et cependant ça me fit quelque chose.
—Tu n'as peut-être jamais pensé à ce qu'est la patrie, reprit-il, en me posant une main sur l'épaule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois, ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant, c'est la patrie! Les lois qui te protégent, le pain qui paie ton travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la patrie! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie! tu la vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta reconnaissance, réunis tout ça sous un seul nom, et ce nom-là sera la patrie!
J'étais tremblant d'émotion, avec de grosses larmes dans les yeux.
—Ah! j'entends, m'écriai-je; c'est la famille en grand, c'est le morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme.
—Juste, Jérôme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce pas, ce que nous lui devons.
—Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est une affaire de cœur.
—Et de probité, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque à ses devoirs et est un mauvais parent; l'associé qui n'enrichit pas la communauté de toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions, la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnête homme; de même celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes les charges, forfait à l'honneur et est un mauvais citoyen!