Et cependant l'homme a besoin de fêtes qui détendent son esprit, reposent son corps, épanouissent son âme. Ne peut-il donc les rencontrer en dehors des joies grossières? Les économistes cherchent depuis longtemps le meilleur emploi de l'activité du genre humain. Ah! si je pouvais seulement découvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des délassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la gaîté qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en quête du plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalité, des jouissances sans égoïsme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant à tout le monde et qui ne fasse honte à personne.
Trois heures. Je viens de refermer ma fenêtre; j'ai ranimé mon feu. Puisque c'est fête pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prépare une tasse de ce café que le fils de ma portière a rapporté du Levant, et je cherche, dans ma bibliothèque, un de mes auteurs favoris.
Voici d'abord l'amusant curé de Meudon; mais ses personnages parlent trop souvent le langage des halles;—Voltaire; mais en raillant toujours les hommes, il les décourage.—Molière; mais il vous empêche de rire à force de vous faire penser.—Lesage!... arrêtons-nous à lui. Profond plutôt que grave, il prêche la vertu en faisant rire des vices; si l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de gaîté; il voit les misères du monde sans le mépriser, et connaît ses lâchetés sans le haïr.
Appelons ici tous les héros de son œuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado, l'archevêque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude, transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous êtes les masques brillants.
Par malheur, au moment même où je fais cette invocation, je me rappelle une lettre à écrire qui ne peut être retardée. Un de mes voisins de mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allègre, qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de valeur sans doute; car je sais qu'il vit chétivement, et la lettre même que je dois rédiger pour lui prouve sa pauvreté. Son fils unique, marié en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, restée sans ressources avec une vieille mère et un enfant, lui avait écrit pour demander asile. M. Antoine m'a prié d'abord de traduire la lettre, puis de répondre par un refus. J'avais promis cette réponse aujourd'hui; remplissons, avant tout, notre promesse.
... La feuille de papier Bath est devant moi; j'ai trempé ma plume dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'éruption des idées quand je m'aperçois que mon dictionnaire me manque. Or, un Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au nourrisson dont on a détaché les lisières; le sol tremble sous lui, et il trébuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a été confié mon Johnson; il demeure précisément sur le carré.
La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans frapper, et j'aperçois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de chambrée; ce dernier a une fièvre violente et du délire. Pierre le regarde d'un air de mauvaise humeur embarrassée. J'apprends de lui que son pays n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouvé plus mal, d'heure en heure.
Je demande si on a fait venir un médecin.
—Ah bien, oui! répond Pierre brusquement; faudrait avoir pour ça de l'argent de poche, et le pays n'a que des dettes pour économies.
—Mais vous, dis-je un peu étonné, n'êtes-vous point son ami?