[LES SOIRS]

1887

A GEORGES RODENBACH

LES MALADES

Blafards et seuls, ils sont, les sceptiques malades,
Aigus de tous leurs maux. Ils regardent le soir
Se faire dans leur chambre et grandir les façades.
Une église près d'eux lève son clocher noir.
Heure morte, là-bas, quelque part, en province,
En une ville éteinte, au fond d'un coin désert,
Où s'endeuillent des murs et des porches, dont grince
Le gond monumental, ainsi qu'un poing de fer.
Blafards et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups litornes, fixent la mort;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Mais aujourd'hui, serrés dans le pâle cynisme
De leur dégoût, ils ont l'esprit inquiété:
« Si le bonheur règnait dans ce mille égoïsme,
« Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté?
« Ils ont banalement aimé comme les autres
« Les autres; ils ont cru benoîtement aux deuils,
« A la souffrance, des gestes prêcheurs d'apôtres;
« Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils.
« Ils discutent combien la cruauté rapproche
« Mieux que l'amour; combien ils se sont abusés
« A pavoiser l'ingratitude et le reproche;
« Combien de pleurs, pour quelques yeux qu'ils ont baisés!
« Vides, les îles d'or, là-bas, dans l'or des brumes,
« Où les rêves assis sous leur manteau vermeil,
« Avec de longs doigts d'or effeuillaient aux écumes,
« Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil.
« Cassés, les mâts d'orgueil, flasques, les grandes voiles!
« Laissez la barque aller et s'éteindre les ports;
« Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles,
« Leurs bras immensément en feu—les feux sont morts! »
Blafards et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, fixent la mort;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.
Et maintenant, leur corps?—cage d'os pour les fièvres
Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents,
Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres
Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents.
Et le regret les prend et le désir posthume:
« De s'en aller revivre en un monde nouveau
« Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume,
« Dresse le Dieu d'ébène ci d'os en leur cerveau.
« Là-bas, en des lointains d'hystérie et de flamme
« Et d'écume livide et de rauque fureur,
« l'on peut abolir férocement son âme,
« Férocement joyeux, son âme et tout son cœur. »
Blafards et seuls, ils sont les tragiques malades
Aigus de tous leurs maux. Ils regardent les feux
Mourir parmi la ville et les pâles façades
Comme de grands linceuls venir au devant d'eux.

I
DÉCORS LIMINAIRES
LES COMPLAINTES
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route,
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute
Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir,
Dans le silence éteint des tons et des lumières.
Le village s'endort. La cloche des saluts
Tinte minablement sa plainte et les chaumières
Qu'on ferme, et les verrous et les seuils vermoulus
Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines.
Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement
Ou quelque bruit d'étable et de chenil. Les plaines
Se remplissent de nuit et de tressaillement.
Personne. A l'horizon, rien que la solitude
Et des nuages longs qui voyagent, par tas.
Et dans cet infini d'ombre et de lassitude
Et dans cette douleur des campagnes, là-bas,
Les complaintes qu'on va chantant par la grand'route
Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,
Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,
Meurent en cette mort de dimanche et de soir.
HUMANITÉ
Les soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs
Saignent, dans les marais, leurs douleurs et leurs plaies,
Dans les marais, ainsi que de rouges miroirs
Placés pour refléter le martyre des soirs,
Des soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs!
Vous les Jésus, pasteurs qui venez par les plaines,
Chercher les troupeaux clairs pour vos clairs abreuvoirs,
Voici monter la mort dans les adieux des soirs,
Jésus, voici saigner les toisons et les laines,
Et voici Golgotha surgir, sous les cieux noirs.
Les soirs crucifiés sur les Golgothas noirs,
Portons-y nos douleurs et nos cris et nos plaies,
Le temps n'est plus des blancs et tranquilles espoirs
Car les voici saignants, dans les noirs abreuvoirs,
Les soirs, crucifiés sur l'horizon, les soirs!
LES ARMES DU SOIR
Tandis que la nuit froide étage sa terrasse
Par au-delà des bruyères et des forêts,
Le soir qui meurt, le soir! jette sur les marais,
L'éclair de son épée et l'or de son armure,
Qui vont flottant au flot le flot, flottants et vains,
A peine encor frôlés par la splendeur diurne,
Mais lentement baisés, par la lèvre nocturne
De la lune pieuse et douce, aux mains d'argent,
Seule, qui se souvient du jour, pâle évoquée,
Et des grands ciels brandis avec de l'or au clair,
Pâle évoquée, en la pâleur pâle de l'air,
Éternellement pâle et lointaine, la lune!
SOUS LES PORCHES
L'ombre s'affermissait sur les plaines captives,
Et, de ses murs, barrait les horizons d'hiver,
Comme en un tombeau noir, de vieux astres de fer
Brûlaient, trouant le ciel de leurs flammes votives.
On se sentait serré dans un monde d'airain,
Où quelque part, au-loin, se dresseraient des pierres
Effrayantes et qui seraient les idoles guerrières
D'un peuple encor enfant, terrible et souterrain.
Un air glacé mordait les tours et les demeures,
Et le silence entier serrait comme un effroi,
Et nul cri voyageur, au loin. Seul un beffroi,
Immensément vêtu de nuit, cassait les heures.
On entendait les lourds et tragiques marteaux
Heurter, comme des blocs, les bourdons taciturnes;
Et les coups s'abattaient, les douze coups nocturnes,
Avec l'éternité, sur les cerveaux.
LASSITUDE
La terre immensément s'efface au fond des brumes
Et lentement aussi les frênes lumineux
D'automne et lentement et longuement les nœuds
Des ruisselets dans l'herbe et leurs bulles d'écumes;
Lointainement encor des sons pauvres et las.
Voix par des voix lasses au fond des soirs hélées;
Et les chansons et les marches, par les vallées,
Des mendiants qui vont, sait-on vers où, là-bas?
Et des rames en désaccord, et l'autre, et l'une,
Et boitantes et tombantes—et, longuement,
Un vol d'oiseaux qui plane et plane et, lourdement,
Chavire en un ciel gris, où se fane la lune.
ATTIRANCES
Lointainement, et si étrangement pareils,
De grands masques d'argent que la brume recule,
Vaguent, au jour tombant, autour des vieux soleils.
Les doux lointains!—et comme, au fond du crépuscule.
Ils nous fixent le cœur, immensément le cœur,
Avec les yeux défunts de leur visage d'âme.
C'est toujours du silence, à moins, dans la pâleur
Du soir, un jet de feu soudain, un cri de flamme,
Un départ de lumière inattendu vers Dieu.
On se laisse charmer et troubler de mystère,
Et l'on dirait des morts qui taisent un adieu
Trop mystique, pour être écouté par la terre!
Sont-ils le souvenir matériel et clair
Des éphèbes chrétiens couchés aux catacombes
Parmi les lys? Sont-ils leur regard et leur chair?
Ou seul, ce qui survit de merveilleux aux tombes
De ceux qui sont partis, vers leurs rêves, un soir,
Conquérir la folie à l'assaut des nuées?
Lointainement, combien nous les sentons vouloir
Un peu d'amour pour leurs œuvres destituées,
Pour leur errance et leur tristesse aux horizons,
Toujours! aux horizons du cœur et des pensées,
Alors que les vieux soirs éclatent en blasons
Soudains, pour les gloires noires et angoissées.
TOURMENT
Rocs de désespoir immensément tordus
Vers le ciel lourd, voici les consolants hivers
Et la fraîche blancheur et les brouillards pendus
Aux bras, pitié! pitié! de vos mélèzes verts;
Voici le grand silence et la neige du soir.
Voix de granit, combats d'ombre, fiertés de pierre,
Vieux tonnerres figés des époques occultes,
Que le soleil irrite et mord de sa lumière
Et qui savez l'éternité de vos tumultes.
Voici le grand silence et la neige du soir.
Ce qu'il vous a fallu de jours et de malheurs,
Pour définir ainsi votre fatalité!
Rocs tragiques, altiers, muets et recéleurs,
Et conquérir l'orgueil de l'immobilité!
Voici le grand silence et la neige du soir!
Vous dormirez, veillés par les astres candides,
Sous un linceul de gel et blanc comme la laine;
Voici le firmament venir des nuits splendides,
Voici pour vous l'hiver—rocs de douleur humaine!
Voici le grand silence et la neige du soir.
ILLUSION
Droite, sur le pignon, une cigogne, l'une
Patte levée et l'autre en tige de roseaux,
Et le bec large ouvert, ainsi que des ciseaux
De pâle argent, pour découper le clair de lune,
Pour découper le pâle argent du clair de lune
Et ses moires et ses velours, ou bien encor
Happer les feux de nacre et les étoiles d'or
Qui s'éveillent avec les sylphes de la brune,
Les feux de nacre et les feux d'or, qui dans la brune
Peuplent, multipliés, les glauques infinis
Et les golfes lointains et les grands lacs unis
De nos rêves, miroirs de gloire et de fortune;
Et l'on se laisse au songe aller—et la fortune
Habille de chimère et de voiles le soir
Et notre âme se meut en ce clair nonchaloir,
Illuminé comme un rivage de lagune.
RESSOUVENIR
Appels de cloche à cloche, ô mon âme des soirs,
Entends baller les mélopées,
Autour des tours et des voussoirs,
Immensément, entrefrappées,
Autour des grandes tours, ô mon âme des soirs.
Appels de cloche à cloche, autour des cathédrales
Et des piliers et des claveaux,
Répons lointains aux lointains râles
Des chapelles et des caveaux,
Où sont broyés des morts, sous leurs plaques murales.
Appels de cloche à cloche, au loin, par les mémoires,
Quand des femmes, en longs manteaux,
Montent, par des ruelles noires,
Mettre leurs cœurs en ex-votos,
Leurs mornes cœurs—aux calvaires expiatoires.
Appels de cloche à cloche et sanglots vers les morts
Et leur prochain anniversaire,
—Larmes de bronze et pleurs d'accords—
Criant malheur, criant misère,
O mon âme des soirs, entends les morts hurler aux morts!
LE GEL
Ce soir, un grand ciel clair, surnaturel, abstrait,
Froid d'étoiles, infiniment inaccessible
A la prière humaine, un grand ciel clair paraît.
Il fige en son miroir l'éternité visible.
Le gel étreint cet infini d'argent et d'or,
Le gel étreint, les vents, la grève et le silence
Et les plaines et les plaines; le gel qui mord
Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance.
Silencieux, les bois, la mer et ce grand ciel
Et sa lueur immobile et dardante!
Et rien qui remuera cet ordre essentiel
Et ce règne de neige acerbe et corrodante.
Immutabilité totale. On sent du fer
Et des étaux serrer son cœur morne et candide;
Et la crainte saisit d'un immortel hiver
Et d'un grand Dieu soudain, glacial et splendide.
INSATIABLEMENT
Le soir, plein des dégoûts du journalier mirage,
Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
Je mords en moi mon propre cœur et je l'outrage
Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu.
Là-bas, un ciel brûlé d'apothéoses vertes
Domine un coin de mer—et des flammes de flots
Entrent, comme parmi des blessures ouvertes,
En des écueils troués de cris et de sanglots.
Et mon cœur se reflète en ce soir de torture,
Quand la vague se ronge et se déchire aux rocs
Et s'acharne contre elle et que son armature
D'or et d'argent éclate et s'émiette, par chocs.
La joie, enfin, me vient de souffrir par moi-même,
Parce que je le veux, et je m'enivre aux pleurs
Que je répands, et mon orgueil tait son blasphème
Et s'exalte, sous les abois de mes douleurs.
Je harcèle mes maux et mes vices. J'oublie
L'inextinguible ennui de mon détraquement,
Et quand lève le soir son calice de lie,
Je me le verse à boire, insatiablement.
LES CHAUMES
A cropetons, ainsi que les pauvres Maries
Des légendes de l'autrefois,
Par villages, sous les cieux froids,
Sont assises les métairies:
Chaumes teigneux, pignons crevés, carreaux fendus,
Souffreteuses et lamentables;
Le vent siffle, par les étables
Et par les carrefours perdus.
A cropetons, ainsi que les vieilles dolentes,
Avec leurs cannes aux mentons,
Et leurs gestes, comme à tâtons,
Elles s'entrecognent branlantes,
Derrière un plant gelé d'ormes et de bouleaux,
Dont les livides feuilles mortes
Jonchent le seuil barré des portes
Et s'ourlent comme des copeaux.
A cropetons, ainsi que les mères meurtries
Par les douleurs de l'autrefois,
Aux flancs bossus des talus froids,
Et des sentes endolories,
Pendant les deuils de brume et d'envoûtement noir
Et les novembrales semailles,
O les tant pauvres par les plaines,
O les si tristes dans le soir!
FLEUR FATALE
L'absurdité grandit comme une fleur fatale
Dans le terreau des sens, des cœurs et des cerveaux.
Plus rien, ni des héros, ni des sauveurs nouveaux:
Et nous restons croupir dans la raison natale.
Je veux marcher vers la folie et ses soleils,
Ses blancs soleils de lune au grand midi, bizarres,
Et ses lointains échos mordus de tintamarres
Et d'aboiements, là-bas, et pleins de chiens vermeils.
Lacs de roses, ici, dans la neige, nuage
Où nichent des oiseaux dans des plumes de vent;
Grottes de soir, avec un crapaud d'or devant,
Et qui ne bouge et mange un coin de paysage.
Becs de hérons, énormément ouverts pour rien,
Mouche, dans un rayon, qui s'agite, immobile:
L'inconscience gaie et le tic-tac débile
De la tranquille mort des fous, je l'entends bien!
LONDRES
Et ce Londres de fonte et de bronze, mon âme,
Où des plaques de fer claquent sous des hangars,
Où des voiles s'en vont, sans Notre-Dame
Pour étoile, s'en vont, là-bas, vers les hasards.
Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure
Ses spleens d'argent lointain vers des chemins d'éclair,
Où des bêtes d'ennui bâillent à l'heure
Dolente immensément, qui tinte à Westminster.
Et ces quais infinis de lanternes fatales,
Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs,
Et ces marins noyés, sous des pétales
De fleurs de boue où la flamme met des lueurs.
Et ces châles et ces gestes de femmes soûles,
Et ces alcools en lettres d'or jusques au toit,
Et tout à coup la mort parmi ces foules,
O mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi!
LE MOULIN
Le moulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mélancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lasse, infiniment.
Depuis l'aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l'air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.
Un jour souffrant d'hiver sur les hameaux s'endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres,
Les ornières s'en vont vers un horizon mort.
Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.
Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent—les très souffreteuses bicoques!—
Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt.
LES RUES
A coups de flamme errante au loin, le long des rues,
Les lanternes, debout sur le bord du trottoir,
S'allument, brusquement, dans la ville du soir,
Une à une, et dans l'ombre et les rumeurs décrues.
D'un trait—et monotone et triste, à l'infini,
Toujours mêmes maisons se succédant, la voie
Tourne vers la banlieue aride et se reploie,
Comme un coude cassé, vers un marais jauni.
Et les brumes tout lentement s'appesantissent
Et suspendent leur grand linceul du haut d'un toit,
Une lune souffrante et pâle s'entrevoit
Et se mire aux égouts, où des clartés pourrissent.
Un roulement plaintif de chariot quinteux
Tout seul dévale et geint et crie, aux coins des bornes,
Et lourdement, et deux par deux, les chevaux mornes
Heurtent de leurs vieux fers, le vieux pavé boiteux.
Et dans la brume grise, un cartouche d'enseigne,
Sous les flammes du gaz, s'avive et luit encor:
La façade paraît pleurer des lettres d'or
Et les vitres montrer des cœurs rouges qu'on saigne.
A coups de flamme errante, au loin, le long des rues,
Les lanternes, debout sur le bord du trottoir,
S'allument, brusquement, dans les villes du soir,
Une à une, et dans l'ombre et les rumeurs décrues.
LES VOYAGEURS
Et par le traître écho des horizons plongeurs,
Et par l'antique appel des sybilles lointaines,
Et par les au delà mystérieux des plaines,
Un soir, se sont sentis hélés, les voyageurs.
Partis.
Les quais étaient électrisés de lunes,
Et le navire, avec ses mâts pavoisés d'or
Et ses mousses d'ébène ornait gaîment son bord;
Et les vagues baisaient les ponts et les lagunes.
Ce fut calme voyage, à la clarté des nuits:
Et les regards lactés des pensives étoiles
Là-haut! et les brises du Sud bombant les voiles
Et poussant vers la terre et vers les fleurs!—Depuis
Des tours, immensément faites avec des pierres,
Levant de hauts bras noirs sur des villes de feux;
Et sous les toits plombés et dans les murs nitreux,
Ouverts, de grands yeux d'or en de rouges paupières;
Et des plaines, où se battent les roux soleils
Avec les vents, les soirs, la foudre et le tonnerre
Et des gorges et des volcans et des suaires,
Infiniment, au loin, sur des sables vermeils;
Et des temples d'airain écussonnés de glaives,
Et des assomptions de symboles chrétiens,
Et de vieux empereurs en de roides maintiens
Sur leurs trônes de fer, assis comme des rêves;
Et des îles, ainsi que de grands piédestaux,
Parmi des lacs d'argent d'onyx et de turquoises,
Là-bas—et des frissons marins et des angoisses
Et, tout à coup, la mer, comme un choc de marteaux.
Et des peuples lassés de leur fierté première,
Et des peuples debout vers leurs prochains réveils,
Et des ports et des ports et des phares pareils
A quelque front levé de force et de lumière;
Jusqu'à ce soir certain, où seuls, au bout du pont,
Le souvenir revient des lointaines reliques:
Le clos natal et les parents mélancoliques
Et l'horloge sonnant vers ceux qui reviendront.
Et maintenant ils sont les revenus du monde
Et les sortis de l'Océan—mais plus jamais
Pour eux, les doux bonheurs sereins des satisfaits
Ni la vie endormie en une âme profonde.
Car les soirs leur seront de tourmenteurs aimants,
Les soirs et les soleils ouverts, comme des portes,
Sur leurs rêves défunts et leurs visions mortes
Et leurs amours nimbés par d'autres firmaments.
L'IDOLE
Calamistré de pins, embroussaillé de lierre,
Tandis qu'un horizon d'ébène et de soleil
Regarde encor, on voit un mont surgir, pareil
A quelque idole énorme et nocturne de pierre.
Les flammes du couchant éclaboussent son front
D'un feu prodigieux de bronze et d'escarboucles,
Et ce mélange d'or lointain parmi ces boucles,
Évoque, en les cerveaux, le souvenir profond
Des secrètes et farouches théogonies,
Pleines d'attente et de siècles, pleines de dieux
Sculptés en colosses de marbre et dont les yeux
Dardent les milliers d'ans de leurs cosmogonies,
Ce mont règne de par l'espace, infiniment.
Il domine les bois, il écrase les plaines,
Et sa tète s'en va, dans les mares lointaines,
Mirer de la splendeur et du fulgurement.
Et quand montent, au loin, des vals et des ramées,
Les feux et les brouillards et les plaintes du soir,
A l'heure ardente et triste, on s'imagine voir
Se tordre un holocauste en de rouges fumées.
LES ARBRES
Quand les terreaux, déjà roussis et purpurins,
Flamboient, sous les couchants mortuaires d'automne,
On voit, d'un carrefour livide et monotone,
Partir pour l'infini les arbres pèlerins;
Les pèlerins s'en vont, grands de mélancolie,
Pensifs, pieux et lents, par les routes du soir,
Les pèlerins géants et lourds et laissant choir
Leur feuillage de pleurs de tristesse et de lie;
Les pèlerins marchant invariablement,
Toujours, sur double rang, depuis combien d'années?
Toujours, vers l'horizon et ses gloires fanées
Et son insurmontable et despotique aimant;
Les pèlerins, dont les manteaux tout en lumière,
Mordus par le soleil vespéral qui s'endort,
Apparaissent ainsi que des vêtements d'or,
Traînés, dans un chemin d'encens et de poussière;
Les pèlerins, aux vieux sommets houleux et fous,
Que regardent passer, le long de leurs sillages,
De mystiques hameaux et de fervents villages,
Courbés dans la prière et jetés à genoux.
LES VIEUX CHÊNES
L'hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors;
Geignant sous la tempête et démenant leurs branches
Comme de grands bras fous qui veulent fuir leur corps,
Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,
Les vieux chênes rugueux et sinistres, les noirs
Géants debout, à l'horizon, où les vents rogues
Cinglent de leur colère et de leur vol les soirs
Et les mordent et les mordent comme des dogues,
Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs,
Car l'âme des pays du Nord, sombre et sauvage,
Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs
Et tord ses désespoirs d'automne en leur branchage.
Oh! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit!
D'abord, lointainement, douces et miaulantes,
Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit,
Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes.
Puis le désir soudain où la terreur se joint
Quand la tempête est là, hennissante et prochaine;
Puis le râlement brusque et terrible, si loin
Que les bêtes des grand'routes hurlent de haine
Et se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur.
Puis un apaisement sinistre et despotique,
—Une attente de glaive et d'ombre et de fureur,—
Et tout à coup la rage énorme et frénétique,
Tout l'infini qui grince et se brise et se tord
Et se déchire et vole en lambeaux de colère,
A travers la campagne, et beugle au loin la mort
De l'un à l'autre point de l'espace solaire.
Oh! les chênes! Oh les mornes suppliciés!
Et leurs pousses et leurs branches que l'on arrache
Et que l'on broie! Et leurs vieux bras exfoliés
A coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache.
Ils sont crevés, solitaires; leur front durci
Est labouré; leur vieille écorce d'or est sombre,
Et leur sève se plaint plus tristement, que si
Le dernier cri du monde avait traversé l'ombre.
L'hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors,
Geignant sous la tempête et démenant leurs branches
Comme de grands bras fous qui voudraient fuir un corps,
Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,
Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs,
Car l'âme des pays du Nord, sombre et sauvage,
Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs
Et tord ses désespoirs d'automne en leur branchage.
LE CRI
Sur un étang désert, où stagne une eau brunie,
Un rai du soir s'accroche au sommet d'un roseau,
Un cri s'écoute, un cri désespéré d'oiseau,
Un cri grêle, qui pleure au loin une agonie.
Comme il est faible et mince et timide et fluet!
Et comme avec tristesse il se traîne et s'écoute,
Et comme il se prolonge, et comme avec la route
Il s'enfonce et se perd dans l'horizon muet!
Et comme il scande l'heure, au rythme de son râle,
Et comme, en son accent minable et souffreteux,
Et comme, en son écho languissant et boiteux,
Se plaint peureusement la douleur vespérale!
Il est si lent parfois qu'on ne le saisit pas.
Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte
L'obscur et frêle adieu de quelque vie éteinte;
Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas:
La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce
Mort des ailes et des tiges et des parfums;
Il dit les vols lointains et clairs qui sont défunts
Et reposent, cassés, dans l'herbe et dans la mousse.
INFINIMENT
Voici très longuement, très lentement, les râles
D'hiver et les grands soirs dressés en bûchers d'or
Rouge sur des fleuves et les mers novembrales
Pleines de pleurs, pleines d'affres, pleines de mort.
Les chiens du désespoir, les chiens du vent d'automne
Mordent de leurs abois les échos noirs des soirs,
Et l'ombre, immensément, dans le vide, tâtonne
Vers la lune, mirée au clair des abreuvoirs.
De point en point, là-bas, des lumières lointaines,
Fixes. Et par-dessus, toujours, comme des voix,
A travers l'infini des dunes et des plaines,
Des voix, nocturnement, à travers les grands bois.
Et des routes de soir continûment unies,
Qui se croisent, ainsi que des voiles, sans bruit,
Et s'allongent et s'écoulent indéfinies
Par au delà des loins et des loins de la nuit.
MOURIR
Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils
Pourrit, par au delà des plaines diminuées,
Et fortement, avec les poings de ses nuées,
Sur l'horizon verdâtre, écrase des soleils.
Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse
Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor:
Pommes! caillots de feu; raisins! chapelets d'or,
Que le doigté tremblant des lumières caresse,
Une dernière fois, avant l'hiver. Le vol
Des grands corbeaux? il vient. Mais aujourd'hui, c'est l'heure
Encor des feuillaisons de laque—et la meilleure.
Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol,
Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses
Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin.
Une odeur d'eau se mêle à des senteurs de coing
Et des parfums d'iris à des parfums de mousses.
Et l'étang plane et clair reflète énormément
Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge,
La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge,
Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement.
Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve!
Sous un suprême afflux de couleurs et de chants,
Avec, dans les regards, des ors et des couchants,
Avec, dans le cerveau, des rivières de sève.
Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir!
Trop massives et trop géantes pour la vie!
La grande mort serait superbement servie
Et notre immense orgueil n'aurait rien à souffrir!
Mourir, mon corps, ainsi que l'automne, mourir!
A TÉNÈBRES
Un catafalque d'or surgit au fond des soirs,
Quand les astres, comme des lampes,
Brillent, en étageant leurs rampes,
Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.
Quel mort en ce cercueil? Le cœur des hommes d'ombre.
Non des banals victorieux
Dont l'audace brûle les yeux,
Mais le cœur des vaincus que la tristesse encombre.
Ils ont passé rêveurs, muets, hagards et seuls,
Toujours découragés d'eux-mêmes,
Laissant l'éclat des diadèmes
A d'autres fronts et se vêtant de leurs linceuls.
Après, se regardant, inquiets et des choses
Et des autres—et sans amours;
Et néanmoins cherchant toujours
Sur les fumiers du monde à se nourrir de roses.
Lointainement par les grands mirages tentés,
Et par les gloires médusaires,
Mais peur des vices nécessaires,
Et du cynique assaut de tant d'hostilités.
Leurs bras, rameaux tendus vers le printemps des rêves,
Sont retombés,—et pas un fruit,
Pas une fleur d'or ou de nuit,
Jamais, pas un seul rut de feuilles ni de sèves.
Ce qui flottait de Dieu dans l'albe immensité,
—Douceur éparse et messagère—
On l'a cristallisé naguère
Au seuil des temps, en des vases d'éternité.
Mais le cristal s'en est fêlé. Les grands calices
Se sont vidés de l'infini.
Et maintenant l'esprit bruni
De trouble et les regards usés par les supplices,
Raffinés de la mort, nous l'invoquons les soirs,
Quand les astres, comme des lampes,
Brûlent, en étageant leurs rampes,
Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.


[LES DÉBÂCLES]

1888