— Quant aux fameuses grottes (car il y en a plusieurs) reprend Thuaire en souriant, je crois bien que ce juif ne savait rien ou s’est un peu payé ma tête. Il m’a promis cependant de me conduire à la demeure de la déesse. Il s’arrêtera sans doute devant n’importe quel trou de mer… La croyance seule suffit…
Des femmes indigènes, vêtues de guenilles colorées, les bras nus retenant la cruche pleine d’eau, s’en vont, les pieds blancs de poussière… A notre vue, elles voilent à demi leurs visages tatoués où sont peintes des étoiles et des feuilles, mais découvrent leurs reins souples et la belle ligne de leurs hanches…
— Parce qu’elles n’ont pas de corset, explique Thuaire positif, elles se dandinent en marchant…
Oui, elle était ainsi bronzée et pareille à ces filles de fellahs, la mystérieuse enchanteresse qui habitait la grotte de Djerba dans les temps très anciens…
Maurice Thuaire cite maintenant, de mémoire, quelques vers de l’Odyssée… Souvenirs classiques ! J’essaie d’évoquer la belle nymphe, son visage pur, son regard étrange… et je revois, tout naturellement, les lorgnons de mon professeur, sa barbe ennuyée devant le texte grec, la classe, ses rangées de pupitres et l’attitude recueillie que savaient garder, néanmoins, ceux pour qui la traduction de l’Odyssée fut toujours un remède contre l’insomnie.
XII
MÉDITATION SOUS LE MIMOSA
C’est à Gabès que se termine mon voyage circulaire. Je reviens dans cette ville avec quelque retard, mais c’est bien mon tour. Celui qui m’a précédé, Maurice Thuaire, s’y ennuie. Un peu plus que dans le Sud où, du moins, il était requis par les événements. Mais il demandait le repos. Il l’a. Si bien que dans son oisiveté, il se lamente et cherche à se créer des besoins, des occupations, de menus travaux, toutes choses qui constituent un simili de vie régulière et des habitudes.
Je suis allé aussi à la recherche de celui que j’étais à mon arrivée dans ce pays que je considérais comme le point terminus du Monde. Aujourd’hui, il m’apparaît comme le seuil du Paradis.
— Vous regretterez Gabès, car on peut s’y laver, me prévenait Marcel Allix dans les premiers temps de mon séjour.
J’ai repris contact avec la vie civilisée, les ablutions, les douches, les boissons fraîches, une nourriture qui ne se compose pas uniquement de conserves.